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Les enfants et la nature

Section: 

« Les illettrés de la nature »*
    
Depuis une vingtaine d’années, nous avons fait des choix très difficiles au plan social en coupant toute sorte de programmes et d’initiatives que l’on considérait comme essentiels à une certaine époque, mais plus ou moins pertinents à l’ère des contraintes financières. On pense notamment aux programmes de conditionnement physique parascolaire ou encore de départements de science économique au complet, où se faisait l’éducation alimentaire par exemple, et qui ont été rayés de nos écoles, afin d’économiser des sous. Aussi, tristement, notre environnement social s’est compliqué   et beaucoup de restrictions ont été imposées sur le mouvement et le jeu des enfants à l’école en raison des menaces de poursuites judiciaires devenues trop onéreuses à supporter pour les conseils scolaires. Afin de se protéger, ils ont limité beaucoup les activités des élèves au point où nous avons vu des cours d’école se débarrasser de toutes formes de structures de jeux extérieures… Et que dire de l’obésité rampante chez les jeunes ou encore de l’urbanisation de nos styles de vie qui a fait baisser  toute activité en plein air? Ajoutons à cela des pratiques parentales  trop protectrices qui ont créé inconsciemment des « enfants papier bulle » et nous avons sur les bras, toute une situation à laquelle il faudrait remédier désormais!

Toute mesure prise en matière de politique publique comprend des retombées évidemment et lorsque ces mesures sont prises, on ne considère pas toujours les conséquences à long terme ou encore, on ne voit aucune solution de rechange et l’on procède quand même. Mais comme le dit aussi le vieux dicton « on récolte ce que l’on sème ». Et c’est pourquoi on constate aujourd’hui des cours d’école entières où de très jeunes élèves sont debout à flâner au lieu de jouer lors des récrés (et beaucoup fument déjà abondamment aux abords du territoire de l’école), les jeunes préfèrent de loin passer rapidement au service au volant plutôt que de se faire eux-mêmes un bon petit plat cuisiné et ils se communiquent entre eux par l’entremise de leur téléphone intelligent au lieu de se parler en face à face en jouant au basket. Jouer dans un parc jusqu’à ce que maman nous crie de rentrer pour prendre le souper? Connais pas!

 

Bien que ce portrait semble bien pessimiste, il faut se l’avouer : il est très réel. Et surtout, que c’est nous comme société qui l’avons créé. Mais étonnamment, collectivement, nous commençons à peine à en constater les effets ravageurs. De plus, beaucoup de gens en sont inconscients ou incrédules, ce qui en retour, retarde une mobilisation généralisée pour modifier la situation.

 

La majorité des enfants aujourd’hui n’a pas vraiment de relation avec son environnement extérieur; ils en sont tout bêtement déconnectés. Rares en fait, sont ceux qui ont un contact soutenu et quotidien avec la nature dans leur vie. Nous constatons que les jeunes d’aujourd’hui sont débranchés des choses que l’on tenait pour acquises, mais que nous avons pourtant nous-mêmes éliminées. Actuellement la question fait beaucoup jaser ici et ailleurs en Amérique du Nord. Des gens demandent pourquoi les jeunes ne jouent plus – ils ne connaissent aucun jeu simple à réaliser seul ou en groupe à l’extérieur; ils ne font pas de vélo, ne marchent plus à l’école, ne campent pas en nature; ils ne savent pas d’où proviennent les aliments, comment faire pour s’en approvisionner ou même pourquoi c’est pertinent de savoir comment bien les préparer soi-même. On remarque partout des exemples de comment ils sont en rupture avec leurs corps et la relation que celui-ci pourrait  entretenir avec le milieu naturel.

D’excellents livres à l’appui

Des auteurs sonnent l’alarme à cet égard. À l’international, l’auteur de renom Richard Louv croit fermement au besoin de cet équilibre et a écrit beaucoup sur le sujet. Il s’intéresse depuis longtemps à l’interconnectivité entre l’individu et la nature. Deux de ses livres les plus populaires, The Nature Principle : Reconnecting with life in a virtual age et Last child in the woods – Saving our children from nature-deficit disorder est un appel à tous, un cri du coeur qui interpelle. Louv dit que nous souffrons collectivement du « trouble de déficience en nature ». Bien que ce ne soit pas là un diagnostic clinique, l’auteur affirme qu’il n’en est pas moins grave pour autant. Simplement dit, nous passons beaucoup trop de temps à l’intérieur, devant nos écrans (8 à 10 heures par jour en moyenne).

Plus près de chez nous, au Québec, l’essai du chroniqueur radio et éditorialiste à La Presse François Cardinal, abonde dans le même sens avec Perdus sans la nature — Pourquoi les jeunes ne jouent plus dehors et comment y remédier. Le constat de ce père engagé c’est que la sédentarité est le grand coupable. Il propose d’ailleurs un « manifeste en 10 points » pour y aller de ses pistes de solutions. Monsieur Cardinal ne ménage pas ses mots pour illustrer la déconnexion : ils appellent ces enfants pertinemment, les illettrés de la nature. Et ces illettrés selon Cardinal, perdent gros : « Nous privons (ces) jeunes des bienfaits du temps libre, des activités physiques et des loisirs en plein air, de la découverte de soi et des autres. » Tristement, nous commençons à peine à en constater les conséquences… Mais François Cardinal lui, en fait un état éloquent dans son livre : « la disparition progressive de la nature de la vie de nos enfants et des problèmes de santé qui en découlent  obésité, hypertension, diabète, hyperactivité, difficultés d’attention, désordres liés au stress et troubles du comportement. » Selon l’auteur, il n’est pas trop tard pour « renverser la tendance » cependant.

Mais justement, « Que faire? Comment désamorcer un adversaire de taille que nous avons nous-mêmes créé? »

Le plus loquace dans cette affaire c’est combien de rituels, d’habitudes et d’attitudes positives et bénéfiques  qui ont été perdus en si peu de temps. Il n’aura fallu qu’une vingtaine d’années pour effacer lentement, progressivement, mais définitivement, toute une mentalité qui, en rétrospective, pourrait paraître actuellement comme la panacée de ce nouveau « mal de société ». On entend souvent par exemple des exclamations du genre « Nous on passait 10 heures par jour dehors, on rentrait seulement pour manger et puis nos parents savaient qu’à peu près où nous étions dans le quartier… et puis on n’en est pas mort? Nous étions débrouillards! » Peut-être, mais les temps ont bien changé depuis et nous devons désormais élaborer des idées et créer des programmes qui prennent les jeunes en main là où ils sont présentement.

Le plus difficile avec cette situation, c’est que pour nous adultes, on constate qu’il s’agit d’un redressement majeur, lequel prendra des années à corriger et rectifier. On doit désormais trouver toute sorte de manières d’intéresser les jeunes aux bienfaits de la triangulation « santé physique mentale émotive » en les rebranchant sur leur environnement naturel. Mais les jeunes eux, s’expliquent mal et l’urgence de la situation, et le lien étroit que l’on tire entre leur style de vie sédentaire et l’inventaire inépuisable de problèmes de santé qui y sont liés.

De « nouvelles vieilles » valeurs…
Des mœurs qui faisaient autrefois partie des valeurs sociétales sont depuis à remodeler selon le nouvel environnement qui a beaucoup changé. Le Canada compte une population vieillissante importante, une explosion au niveau de sa population immigrante, laquelle a son propre ensemble de valeurs individuellement différentes, une obésité sans précédent chez les jeunes et une insouciance par rapport à la consommation, ce qui rend les actuels problèmes environnementaux plus alarmants. C’est probablement en raison de tout cela que les nouvelles initiatives pédagogiques focalisent d’emblée sur la durabilité, l’alimentation saine, l’activité physique, l’équilibre et l’engagement. Nous constatons qu’il y a un grand besoin d’enseigner ces valeurs « oubliées » ou « délaissées » et l’impact néfaste que ce vacuum est en train d’avoir sur nos enfants et la société future à laquelle ils participeront. Voici quelques-unes de ces initiatives qui méritent de l’attention :

  1.  Le mouvement qui veut rendre un cours de préparation d’aliments et d’éducation pratique sur la nourriture et l’alimentation obligatoire à tous les élèves en Ontario, bat son plein en ce moment. Des pétitions, une campagne de lobby auprès de la première ministre de l’Ontario et une campagne médiatique ne sont que quelques-uns des moyens de pression que la Ontario Home Economics Association prend pour mettre la question au premier plan – avec un large appui public des parents d’ailleurs
     
  2. Un mouvement qui prend de l’ampleur est celui des Nature Kindergarten, c’est-à-dire l’instruction des élèves du jardin, en pleine nature. Courant issu de l’Europe, de plus en plus de parents sont en train de l’introduire au pays, notamment dans l’Ouest, remettant ainsi la nature au cœur non seulement de la vie de l’enfant, mais de son apprentissage. Les effets bénéfiques s’étendraient du développement cognitif à l’autodiscipline en passant par la théorie de la restauration de l’attention.
     
  3. Le programme du succès académique par l’entremise de l’activité physique Sparking Life, lequel est issu originellement des États-Unis et qui a été repris ici au Canada un peu partout et à tous les niveaux d’éducation. L’essentiel du programme c’est de faire bouger les enfants au travers du plaisir et du jeu et ça connaît un succès monstre partout. Un bon exemple de sa mise en œuvre adaptée chez nous? Spark, à l’École élémentaire publique Lionel Gauthier de Timmins.
     
  4. Et que dire de l’extraordinaire initiative des Cubes d’énergie (anciennement appellée Lève-toi et bouge!) liée au Grand défi Pierre Lavoie qui débute le 26 avril prochain?! Pour en savoir plus sur l’historique et la genèse de ce projet fabuleux, consultez cet article sur Éducavie.ca.
     
  5. Penser vert, agir pour l’avenir! Projet, activités et ressources des éducateurs et éducatrices de l’Ontario. C’est une « source d’idées novatrices » qui incluent des ressources gouvernementales, une boîte à outils et de bonnes idées de projet à inclure dans sa classe.
     
  6. « Les sensations que fait naitre l’environnement naturel ne pourront jamais être reproduites à l’intérieur. ». Voilà la mentalité qui sous-tend une initiative en place depuis belle lurette au palier préscolaire au Québec pour encourager de sortir dehors avec les enfants. Activités extérieures dans les centres de la petite enfance et les garderies est un bel exemple de politiques publiques qui peuvent appuyer des objectifs santé-nature-équilibre dès un jeune âge.
     
  7. L’éducation au service de la terre – LST offre une panoplie de projets pour stimuler la réflexion et l’action en vue de conscientiser les élèves à mieux gérer les ressources de la planète et mieux comprendre les environnements desquels proviennent ces ressources. À travers une banque de ressources pédagogiques portant sur l’éducation du développement durable (Ressources pour repenser), un projet pour encourager les sorties sur le terrain (Sortez dehors) ou des concours et des tribunes publiques, LST tente de renverser la vague vers une action et un engagement positif. Le but est essentiellement de contribuer ici et maintenant à la durabilité
     
  8. Environnement jeunesse – Qu’il s’agisse des programmes Soif ou Tendance Bazar, Environnement jeunesse propose des contextes où les professeurs qui veulent conscientiser les jeunes sur l’équilibre de la planète peuvent le faire avec crédibilité. Sensibiliser les jeunes aux liens qui existent entre leurs habitudes personnelles de consommation et l’état de santé du globe n’est peut-être pas un sujet facile dans notre ère de marques de luxe et de glamour mais il importe de le faire.

Chose certaine, nous nous entendons tous sur les bénéfices évidents de prendre chaque jour de l’air frais. Cela :

•    stimule notre cerveau;
•    améliore notre rendement scolaire ce qui en retour, nourrit notre estime de soi;
•    améliore notre vitalité, notre bonheur et notre niveau énergétique;
•    améliore notre santé mentale, laquelle est liée à notre santé physique — si le corps est tonifié, le mental le sera aussi;
•    augmente nos interactions sociales lesquelles influent sur notre santé mentale;
•    pour les enfants en pleine croissance en particulier, la nature leur est très bénéfique, car elle augmente leur créativité, leur capacité de résoudre des problèmes, leur autodiscipline et leur interaction avec les autres.

Il s’agit désormais de le faire soi-même ET de le faire avec nos enfants. Modéliser le comportement désiré c’est toujours la meilleure façon de procéder!

Lectures suggérées :

Article intéressant sur comment les expériences des enfants en nature prennent du recul et ce que cela signifie pour leur bien-être et l’avenir des forêts. Arborvitæ, La lettre d’information du Programme de conservation des forêts de l’Union internationale pour la conservation de la nature, no. 42, 2010, p. 5 et p.17.

Fortement recommandé : quelques liens directs vers d’excellents articles du blogue Docs Talk du site de la Fondation Dr Suzuki :
Le docteur m’a prescrit plus de nature!
La mémoire améliorée grâce à la nature.
Un environnement sain devrait être un droit humain essentiel.
Des enfants sains ont besoin d’un environnement sain.
Connecter avec la nature pour réduire votre stress.

Le lien explicite entre l’activité physique et la performance scolaire et comment cette activité peut améliorer l’apprentissage de votre enfant.

 

*titre tiré de l’article du même nom de l’éditorialiste François Cardinal du journal La Presse. Consultez l’excellent article ici.

 

 

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