Back to top

Une adaptation de programme, bien adaptée!

Section: 

Parent Action on Drugs (PAD) et Nexus Santé, en tant que membres de Réseau CS, sont à l’origine d’un projet intéressant traitant de la communication dans les familles, intitulé Resserrer les liens entre parents et jeunes (RLPJ). L’initiative vise à augmenter la résilience des jeunes à risque et améliorer les communications avec leurs parents dans le but d’entretenir de meilleurs rapports. Ce programme, nouveau pour la communauté francophone, a déjà retenu depuis quelque temps, l’attention des intervenants anglophones en matière de santé où il se nomme Strengthening Families for Parents and Youth (SFPY), et est toujours dirigé par PAD. Dans ce milieu entre 2009 et 2011, le programme a fait ses preuves, lesquelles sont facilement mesurables, avec des activités d’apprentissage qui retiennent efficacement l’attention des jeunes : 69 familles ont participé au projet avec 87 adultes et 91 jeunes, 32 animateurs formés par 12 organismes différents. Le succès du programme est remarquable : on note une hausse marquée dans 21 domaines liés aux aptitudes parentales, à la santé mentale des jeunes et à l’amélioration du fonctionnement familial. Fait intéressant à noter : le programme en anglais en Ontario est depuis six ans lui-même le produit d’une adaptation par PAD, du programme américain SFPY, lequel vise intensément les jeunes à haut risque.

Le programme, en quelques mots

SFPY est intensif et engageant, mais se montre à la fois très flexible en accueillant des jeunes de 12 à 16 ans et leur parents ou tuteurs provenant de familles monoparentales ou composées de multiples parents, d’un enfant unique ou encore, de plusieurs enfants. Bien que le programme soit très développé, avec une structure et des méthodes éprouvées, son but essentiel est simple : développer dans les familles « un lien de confiance et un respect mutuel » — ce qu’ils font sur 9 semaines, par le biais d’échanges fructueux faits en groupe lors de rencontres ouvertes aux participants seulement. Le cœur de SFPY c’est donc d’habiliter les parents et les adolescents. Le programme les aide à porter une attention à la communication et au dialogue et de créer une interaction positive entre eux.

Comment transposer cette histoire à succès chez nous, en français maintenant?

L’intérêt évident, avec un programme aussi réussi, est immédiatement de l’offrir à autant de clientèles possibles, notamment, à d’autres segments de la population, comme les francophones de l’Ontario. Et c’est là que PAD et Nexus Santé ont innové. En 2013, ces partenaires ont annoncé le démarrage d’un nouveau projet qui serait échelonné sur deux ans et demi. Avec le soutien du ministère de la Santé et des Soins de longue durée, dans le cadre de l’Accord Canada-Ontario sur les services en français, une version française de SFPY prendrait forme au sein de communautés francophones à travers l’Ontario.
Selon Nexus Santé, il est essentiel que les organisations s’intéressent aux spécificités du contexte francophone pour leur offrir des services pertinents. Dans cette optique, traduire le programme Strengthening Families for Parents and Youth (SFPY) n’était pas adéquat. C’est pourquoi, dès le départ, les partenaires ont visé son adaptation. C’est ainsi que le programme SFPY a pris une tout autre vie, en français et qu’a été créé Resserrer les liens entre parents et jeunes (RLPJ). Mais on s’aventurait dès lors dans un terrain inconnu – l’adaptation de programme ça comprend quoi? Quelles en sont les bonnes pratiques? Qu’est-ce qui devrait être adapté ou juste? Le langage ou sa livraison? Les questions étaient nombreuses…

C’est dans cette optique que Nexus Santé a rencontré trois personnes clés à cette adaptation qui vous livrent leurs points de vue sur l’adaptation du programme. Il s’agit d’abord de Joanne Brown, la directrice programme chez PAD, de Sylvie Boulet, Consultante bilingue en promotion de la santé pour RLPJ et Michelle Bilodeau, membre du Comité aviseur de RLPJ.

Les bases portantes du programme en français RLPJ = un bon comité aviseur
Un bon départ a été donné pour assurer une certaine orientation, avec comme première étape, la fondation d’un comité aviseur. Une étape essentielle selon Michelle Bilodeau, car c’est lui qui « s’assure que le programme est adapté au contexte franco-ontarien, qu’il soit adapté à TOUS les francophones de la province ». Ce dernier a eu pour but de s’assurer surtout d’une chose : que la version française de SFPY réponde aux besoins des francophones vivant en Ontario. Sylvie Boulet : « le comité aviseur a joué un rôle essentiel — c’est lui qui a donné des orientations sur comment on allait s’y prendre pour l’implantation afin d’avoir le maximum de succès possible (entre autres sur le recrutement des parents par exemple). Ils nous ont donné des principes directeurs, des thèmes pour la traduction et ils ont validé plein de concepts. C’était la base qu’il nous fallait. ».

De là, le comité aviseur a savamment établi un plan progressif pour la prestation du « nouveau » programme en français, le RLPJ, en ayant comme visée, quelques projets pilotes dans la province. En 2014, le programme original en anglais a été traduit par PAD et entre les mains habiles du comité aviseur, a subi une adaptation considérable afin que celui-ci « colle » à la peau de sa nouvelle clientèle. Michelle Bilodeau confirme : « L’adaptation a été essentielle pour assurer la compréhension. Avec l’adaptation, on s’est assuré que le projet réponde aux besoins AVANT de le livrer. ». C’est à Sudbury qu’on a livré le premier projet RLPJ à l’hiver 2014 et tour à tour, il sera livré ensuite dans le Nipissing, dans Prescott-Russell et à Toronto. Des données probantes sont recueillies à chaque lieu pour continuer à adapter le programme afin de toujours le rendre aussi pertinent que possible aux francophones en province. Michelle Bilodeau : « le plus de projets pilotes nous avons, le plus de rétroactions on aura et le plus que le programme sera mieux adapté et que sa qualité sera meilleure, ça va de soi ».

D’abord, pourquoi adapter au lieu de traduire?
Selon Joanne Brown, directrice chez PAD : « J’ai compris il y a longtemps que c’est important d’adapter au lieu de juste traduire – en faisant une adaptation, nous honorons la communauté francophone et sa culture. Pour nous, ça nous permet de mieux saisir et comprendre les besoins des familles francophones. D’autant plus que j’en conclus, d’après mon expérience, qu’il y a en plus des différences à considérer à l’intérieur même de la communauté – des francophones du Nord sont différents de ceux de l’Est par exemple. ». Si l’on se réfère à deux déterminants clés de la santé, la langue et la culture, il est prouvé que ceux-ci sont porteurs de succès en matière de prestation de services en santé. Des clients qui reçoivent leurs services dans leur langue demeurent en santé plus longtemps, ils sont plus prônes à accepter les conseils et les instructions d’un intervenant qui s’adresse à eux dans leur langue et ils ont un sens plus accru d’appartenance à leur communauté linguistique, lequel est également un indicateur du bien-être des individus et des collectivités. Michelle Bilodeau abonde dans le même sens : « On reconnaît le besoin de répondre aux francophones avec des services en français. C’est simple : quand ils vivent, ils vivent leur santé mentale, leurs problèmes de santé, etc., ils les vivent tous en français. En s’adaptant aux diverses variantes, on s’assurer qu’on livre des services dans leur langue, le plus adapté possible. Surtout avec un programme comme celui-ci (RLPJ) où tu veux absolument joindre les participants au plus haut niveau! Le programme est long et peut avoir un impact significatif sur des familles. C’est donc essentiel de les joindre à leur niveau de confort, à leur niveau de langage, pour avoir un bon taux de rétention. »

Quelles sont les bonnes pratiques d’une adaptation de programme?
Les bons conseils abondent de la part des interviewées! En voici l’essentiel :

  1. Absolument avoir un comité aviseur. Michelle Bilodeau affirme le rôle crucial d’un comité aviseur pour un tel programme : « Je trouve que c’est excellent qu’on ait décidé d’avoir un comité aviseur, c’est vraiment une valeur ajoutée au programme. Parfois il y a des initiatives où il n’y a pas de comité et je me demande toujours comment on peut diriger un programme sans savoir si tu rejoins les gens que tu veux aller joindre. C’est impossible pour un organisme de décider pour toute une communauté (et encore moins pour toute une province)! Ce qui est approprié c’est de s’assurer qu’un projet réponde aux besoins des gens. ».   
     
  2. Traduire et ensuite adapter le langage en fonction de la clientèle ciblée. Selon Sylvie Boulet, traduire un programme, c’est parfois périlleux en raison du contexte d’une langue : « le français a plusieurs formes et un mot en français peut vouloir dire plusieurs choses pour moi, pour une patiente à Sudbury, pour un nouvel arrivant du Congo, alors il faut trouver les mots justes et quand on fait de la traduction mot à mot, il faut les revalider dans le contexte où ils seront utilisés pour qu’ils aient leur plein sens. » À titre d’exemple très porteuse de sens, le titre même du programme : « en anglais on dit strengthening et en français, cela ne correspondait pas du tout, c’est ainsi qu’on a retenu plutôt le mot reserrer qui dit tout ce que ça doit dire. ». Michelle Bilodeau y fait écho également en affirmant d’ailleurs sans hésiter qu’elle « peut voir lorsque quelque chose a été traduit — par le langage utilisé, mais aussi les référents socioculturels à l’appui et la façon dont c’est présenté. Même avec notre traduction adaptée (pour RLPJ), parfois nous avons vu que le vocabulaire n’était encore pas assez adapté et on le note chaque fois. Si on veut un projet de qualité, il DOIT répondre aux besoins des communautés qu’il dessert ».
     
  3. Tester le programme dans le plus grand nombre d’endroits et de clientèles possible. Michelle Bilodeau souligne l’importance de « d’aller partout en province afin d’aller chercher le point de vue un peu partout en province. Avec ça, on va être capable d’avoir plus de données qui nous permettront de bien ajuster le programme ». La directrice du programme original anglophone à PAD, Joanne Brown renchérit : « Les projets pilotes sont essentiels au testage du programme dans une nouvelle communauté. C’est là que nous pouvons constater les défis, les réussites, les embûches et que nous pouvons les analyser et ensuite faire les changements nécessaires pour les fignoler. »
     
  4.  Une adaptation, c’est un processus « vivant » et en mouvance qui doit demeurer ouvert à de la rétroaction continue de part et d’autre. Michelle Bilodeau rappelle d’ailleurs l’importance d’aller écouter, recueillir et traiter la rétroaction des formateurs : « Faire des modifications en groupe, avec les formateurs c’est important! C’est eux qui le livrent le programme, c’est eux qui entendent les commentaires et qui connaissent le contexte. Il faut les consulter pour avoir leurs opinions. ». Sylvie Boulet renchérit en disant « en cours de route on raffine constamment, on recueille les commentaires et on vérifie le niveau du français pour bien l’adapter. À la fin de tous les projets, nous allons aussi ramasser tous ces commentaires pour voir comment mieux valider les mots problématiques et clarifier aussi les concepts qui demeurent ambigus. ».
     
  5. Être très attentif aux commentaires et aux besoins des participants – c’est eux qui détiennent les réponses! On parle ici tant des participants ayant déjà fait l’expérience de RLPJ que ceux à venir. « En étant flexible et ouvert aux besoins de nos participants, on s’assure que la cible est atteinte. Si tu connais bien ton groupe, que tu les écoutes, que tu apprends vraiment à les connaître, tu sauras retirer le maximum possible du programme que tu veux leur livrer. » d’affirmer Michelle Bilodeau. Un autre point de vue semblable du côté du projet pilote qui aura lieu prochainement à Toronto, lequel aura un angle plus ciblé aux nouveaux arrivants de dire Joanne Brown : « il faut comprendre les participants que nous visons, c’est la base. À Toronto, nous travaillerons avec une tout autre série de défis, lesquels seront plus culturels par exemple — avec des familles qui font leur immersion non seulement dans la francophonie de l’Ontario, mais qui s’adaptent aussi à leur nouvelle réalité canadienne. Chez ses familles, typiquement, les enfants s’acculturent beaucoup plus rapidement que les parents tout en rejetant souvent leur culture d’origine… cela crée des réalités autres dans les familles. Il faut en tenir compte. » Sylvie Boulet y apporte encore un autre angle en soulignant que « les participants proviennent de tous les milieux, certains sont moins à l’aise avec le français écrit par exemple donc il faut leur fournir des ressources supplémentaires en appui (en anglais même s’il le faut), nous avons des couples exogames, ce sont des réalités auxquelles nous devons nous adapter pour que ça fonctionne chez nous ».

Quelles sont les principales différences entre anglophones et francophones que vous avez remarquées dans l’adaptation de ce programme?
Personne ne s’étonnera de la réponse : elle est principalement culturelle. Mais plus spécifiquement, comment celle-ci s’est-elle manifestée sur le terrain jusqu’à présent? Sylvie Boulet qui coordonne l’initiative donne un excellent exemple : « Chez les francophones, il a fallu ajuster nos attentes. Principalement, il fallait les élargir pour qu’elles concordent avec la réalité de nos communautés. Premièrement nous sommes moins nombreux alors le recrutement, c’est un défi. Nous avons ajusté le tir au niveau du nombre de participants à atteindre. Deuxièmement, le programme original s’adresse vraiment à des familles en état de crise sérieuse. Trouver dix familles dans nos petites communautés qui vivent de telles situations, ce n’est pas réaliste. Donc, nous avons travaillé avec des organismes qui ont dans leur milieu respectif, identifié des familles qui selon eux, bénéficieraient des atouts du programme. En ce sens, le programme en français a donc développé une vocation beaucoup plus large. » Aussi, la langue elle-même devient, contrairement à nos comparses anglophones, un facteur phare du programme selon madame Boulet « la diversité des niveaux de langue et de la compréhension de la langue ou même de la parler, c’est un facteur très significatif dans notre programme. Les habiletés en ce sens sont très, très diverses. » Joanne Brown donne sur la question un son de cloche du point de vue d’une anglophone : « D’emblée, les francophones préfèrent de loin, une approche personnalisée (qu’il s’agisse des membres du comité, des formateurs ou encore des participants). Ils préfèrent par exemple le coup de fil téléphonique aux courriels, lesquels ils considèrent impersonnels et froids. C’est là une différence culturelle que j’ai apprise. Quant aux familles participantes, je constate qu’elles mettent beaucoup l’accent sur bâtir des liens, des rapports. C’est très important pour eux. J’ai donc remarqué une synergie naturelle entre les bénéfices du programme et ce besoin chez les familles francophones. C’est très intéressant. ».

Les résultats du terrain disent quoi jusqu’à présent?
La directrice de PAD, Joanne Brown est fier de la croissance naturelle du programme « partager l’information issue des projets pilotes francophones servira à promouvoir encore davantage le programme en Ontario, pour le faire avancer et grandir encore plus. C’est très positif cette collaboration. Il y a selon moi un potentiel illimité à faire progresser et avancer ce programme. Il est très fort et il répond à un besoin. ».  Sylvie Boulet affirme aussi que « les familles “graduées” de Sudbury (c’est ainsi qu’on se réfère aux familles participantes qui ont effectué le programme), ont trouvé que le programme avait aidé leur famille. Et les ados eux ont trouvé que c’état le fun de se rencontrer entre eux et de parler de ces choses-là (résolutions de conflits, toxicomanie, drogues, communication générale) et entres ados, et avec leurs parents, ouvertement. »

Conclusion : RLPJ répond à un besoin essentiel
Chose certaine, toutes s’entendent haut la main qu’il y a dans nos collectivités francophones, un besoin pour ce genre de programme. Sylvie Boulet s’empresse de souligner qu’« en lançant nos appels d’offres pour RLPJ, nous nous sommes rendu compte que c’était pertinent et qu’il y avait un besoin. En soi, c’est un facteur de succès de savoir qu’il y a chez nous une niche qui n’est pas actuellement répondue et que RLPJ peut y répondre. En adaptant ce programme qui avait déjà fait ses preuves, on n’était pas inquiets. On savait qu’il y avait un besoin et qu’on avait un bon programme éprouvé pour y répondre. Et de toute façon, les concepts du programme vous savez, sont quand même assez universels… ». Ce avec quoi Michelle Bilodeau semble bien d’accord : « On peut avoir sur nos jeunes un impact significatif avec ce programme. Il est excellent, il est bien développé, il est facile à utiliser et il répond bien aux objectifs de rassembler les familles et améliorer leurs communications. Il répond aux besoins de santé des jeunes, lesquels sont essentiels et universels : Habitudes de gestion des émotions, de la santé physique, de la santé mentale. Donc, pourquoi ne pas vouloir offrir tout ça à des francophones en l’adaptant sur mesure pour eux? Nos jeunes francophones ont autant droit aux services et à ce programme que les anglophones. Je suis heureuse de voir qu’on peut maintenant le leur offrir. »

Le mot de la fin, nous le laissons à un jeune diplômé du programme Resserrer les liens entre parents et jeunes : « J’ai trouvé ma place dans ma famille ». Objectif atteint, ne diriez-vous pas?

 

 

Edition: