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Communautés virtuelles d’apprentissage et de pratique : Défis et stratégies d’engagement

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Ce mois-ci, nous publions à nouveau un article de fond très apprécié par nos lecteurs. Originalement, cet article a été publié le 18 septembre 2014.

par Louisa Pires

Introduction
Le concept des communautés de pratiques et d’apprentissages se popularise et devient de plus en plus commun dans le domaine de la santé (1). Avec le développement des réseaux sociaux et l’utilisation de l’internet comme un important moyen de communication, il est possible de réunir virtuellement des personnes géographiquement éloignées. Le Réseau CS a initié, il y a un peu plus d’un an, une communauté d’apprentissages virtuelle centrée sur les politiques publiques en santé. Avec plus d’une centaine de membres, elle réunit des personnes travaillant en promotion de la santé, développement communautaire, santé publique et politiques publiques à travers l’Ontario. Cet été, j’ai eu le plaisir de travailler avec Réseau CS pour apporter un plus grand soutien à la communauté de pratique. Je partage avec vous mon expérience et certaines de mes stratégies pour l’engagement en ligne et le soutien aux communautés virtuelles.

D’abord, qu’est-ce une communauté de pratique? Et d’apprentissage?
Reconnaissant l’importance des relations sociales pour l’apprentissage, la fin du 20e siècle et le début du 21ième siècle ont été marqués par une transition de théorie et pratique de l’éducation (2). Avec cette nouvelle valeur accordée à la contribution des autres pour l’apprentissage de chaque individu, le concept de communauté d’apprentissage a gagné en popularité (1,2). La communauté de pratique, un type de communauté d’apprentissage, est de plus en plus reconnue dans le domaine de la santé comme outil important pour le développement professionnel et la collaboration (1). Étienne Wenger définit la communauté de pratique comme un groupe de personnes qui partagent une préoccupation, un ensemble de problèmes ou une passion pour un sujet, et qui approfondissent leurs connaissances et expertises sur ce sujet en interagissant régulièrement (3). Wenger établit trois caractéristiques importantes d’une communauté de pratique, soit le domaine, la communauté et la pratique (3). Le domaine crée le terrain d’entente et délimite ce qui est à partager et comment présenter les idées. La communauté crée la structure sociale qui facilite l’apprentissage à travers des interactions et relations avec les autres. La pratique est quant à elle un ensemble de répertoires de ressources communs, incluant des documents, idées, expériences, informations et façons d’aborder un problème. 

Les communautés de pratique en ligne
Avec le développement technologique, les communautés de pratiques ont migré en ligne, offrant la possibilité de dépasser les limites géographiques et introduisant un tout nouveau potentiel pour le partage de l’information et la construction du savoir. À présent, nous savons que les communautés de pratique peuvent mener au partage des connaissances et à l’apprentissage au niveau individuel (6, 7,  8) et qu’elles sont une voie prometteuse pour la traduction de la recherche en pratique fondé sur des preuves, réduisant ainsi l’écart entre chercheurs et praticiens (9, 10, 11). Peu de recherche a été effectuée jusqu’à présent pour évaluer les liens entre les forums de discussions virtuels dans le contexte des communautés de pratique et l’impact sur la santé, mais cela reste prometteur (1, 4, 5). En services de la santé, par exemple, il est possible que les communautés virtuelles jouent un rôle dans l’amélioration de la performance de la provision des soins de santé (4). Le concept de communautés de pratique a aussi été identifié comme un outil important pour favoriser la collaboration en santé publique (12, 13).

Le défi des forums de discussions virtuels: à quel niveau d’engagement peut-on s’attendre?
Malgré tout ce potentiel, les forums virtuels présentent des défis importants au niveau de l’engagement et de la participation. Chez Réseau CS, nous avons trouvé que les discussions dans nos forums étaient occasionnelles et que l’espace communautaire était plutôt utilisé pour publier des annonces d’évènements et de ressources. Ces difficultés résonnent avec les expériences des informateurs clés que j’ai interviewés, ainsi qu’avec la littérature scientifique sur les communautés de pratique. D’abord, l’accès et la facilité d’utilisation de la technologie choisie peuvent représenter des barrières importantes (9). Ensuite, les communautés de pratique regroupent souvent des personnes qui ne se connaissent pas, la formation des relations et l’établissement de la confiance doit donc se faire (7).
L’engagement est important : c’est ce qui distingue une communauté de pratique d’un site web statique (10). Me basant sur la littérature, notre expérience chez Réseau CS et mes entretiens avec des informateurs clés, je vous présente ici sept recommandations pour le soutien et l’engagement d’une communauté de pratique.

7 Recommandations pour supporter une communauté de pratique virtuelle

1. Structurer la communauté de pratique afin de permettre différents niveaux de participation
Les communautés de pratique ont souvent un noyau de membres qui participent de façon active et encore plus de membres qui apprécient pouvoir participer de manière plus périphérique (1, 17). Alors que la participation périphérique est importante et peut mener à une participation plus active, nous avons tendance à penser qu’il est nécessaire que ces membres participent de façon plus significative. Chez Réseau CS, par exemple, nous avons observé que peu de personnes participaient dans des discussions approfondies, et nous en avons conclu qu’il fallait les inciter à participer plus. Cependant, suite à un sondage auprès des membres de la communauté virtuelle, nous avons constaté que bon nombre de membres suivent de près les ressources et l’information partagées et sont satisfaits de participer ainsi. Cela nous a donc mené à reconsidérer ce que la participation signifie dans notre communauté et nous avons ajusté nos attentes par conséquent. Il est donc important de structurer une communauté de pratique afin qu’elle puisse répondre aux besoins et capacités des membres et permettre différents niveaux de participation (3,13).

2. Créer des temps de participation communs
La participation asynchrone dans une communauté de pratique virtuelle est avantageuse, car chaque membre peut participer quand cela lui convient (15). Avec cette intemporalité vient toutefois le danger de toujours pouvoir participer et donc jamais d’occasion spéciale pour participer (3). Il est important de créer des moments de temps communs. Avoir au moins une ou deux rencontres face-à-face par année est recommandé afin de bâtir des relations de confiance, permettre un plus grand sentiment de communauté et redonner de élan et de l’énergie aux membres, tout cela menant à une plus grande satisfaction générale (7, 13). Un autre moyen de faciliter la communication, en plus des rencontres face-à-face, est de tenir des téléconférences ou webinaires une à deux fois par mois. Ces sessions sont une occasion pour un membre de partager un projet ou pour recevoir un invité spécial, en plus d’une longue période de questions et réponses à la fin de permettre aux membres de discuter et partager.

3. Identifier un facilitateur et un leader
Notre expérience au Réseau CS indique qu’il est essentiel d’avoir un facilitateur, ainsi qu’un membre identifié comme pouvant apporter un certain leadership à la direction stratégique de la communauté et une expertise en matière de contenu. Le facilitateur est généralement payé et fait partie de l’organisme hôte de la communauté de pratique (voir plus sur le facilitateur dans la section ressources). Il ou elle s’occupe d’organiser les évènements (téléconférences, webinaires, rencontres), modérer et stimuler la discussion et gérer la plateforme virtuelle. Le leader est un membre avec beaucoup d’expérience qui peut juger ce qui est important, révolutionnaire et utile (13). Il peut aussi être intéressant de lier avec un chercheur particulièrement intéressé par le sujet de la communauté de pratique. Les membres profitent de l’accès à la recherche et à l’expertise, et pour les chercheurs c’est un bon moyen de traduire leur recherche en pratique.

4. Planifier le contenu
Planifier un certain niveau de contenu stimule la discussion, surtout lorsque la communauté virtuelle est nouvelle. Par exemple, un ou des membres peuvent s’engagent à publier un article dans le forum chaque mois ou faire des sommaires de la littérature scientifique sur un sujet précis (13). Cette planification dépend bien sûr des ressources disponibles. Les téléconférences, webinaires et rencontres face-à-face sont d’autres moyens d’assurer un certain niveau de contenu.

5. Établir le but de la communauté
Il est important d’établir une vision et un but commun pour la communauté de pratique (16). Ceci peut être fait en engageant les membres de la communauté dans l’élaboration d’une chartre et d’un agenda d’apprentissage qui comprend la raison d’être et la portée de la communauté, les rôles clés, les attentes au niveau du temps et de l’engagement, un code de conduite et une vision de ce qui constitue le succès (3). Une stratégie importante (qui peut aussi générer des fonds) peut être d’aligner le mandat de la communauté de pratique avec des objectifs provinciaux ou municipaux (13, 15). Par exemple, aligner le mandat d’une communauté de pratique sur les politiques publiques en santé avec l’objectif gouvernemental de réduire l’obésité chez les enfants. Finalement, si le thème de la communauté de pratique est large, il peut être utile de former des sous-groupes afin d’avoir des discussions plus centrées. Chez Réseau CS, nous avons trouvé que le sujet de la politique publique et la santé est vaste, et nous avons donc déterminé des sous-thèmes pour créer des sous-groupes.

6. Choisir une plate-forme virtuelle qui répond au besoin de la communauté
La technologie utilisée par une communauté de pratique virtuelle devrait être accessible (dans les milieux de travail) et facile à utiliser (9). Dans ma recherche pour une nouvelle plateforme pour notre communauté de pratique au Réseau CS, j’ai trouvé qu’il y a deux principaux types de plateformes : celles qui ont une fonction de réseau sociale, et celles qui sont plus axées sur le partage de documents et la collaboration.
Technologie pour le réseautage social
Ces réseaux ressemblent à Facebook mais il est possible de les configurer selon ses besoins et de les rendre privés, c’est-à-dire que seuls les membres y auront accès.

Technologie pour la collaboration de projets
La technologie de collaboration est surtout développée pour des groupes qui recherchent une plateforme avec laquelle ils peuvent collaborer et travailler sur les mêmes documents, et est souvent orientée pour des compagnies.

Magasiner pour une plateforme
Lorsque vous magasinez pour une plateforme, il est important de considérer la flexibilité de mise en page, comment la plateforme facilite la socialisation et encourage l’engagement, et le coût (15). Bien sûr, tout cela dépend des besoins particuliers de votre communauté virtuelle. Certaines fonctions importantes pour notre communauté étaient de pouvoir recevoir des courriels automatiques lorsqu’il y a du nouveau contenu, que la plateforme soit facile à naviguer, qu’on puisse créer des sous-groupes, et qu’il y ait une page de profil pour chaque membre.

7. Avoir le temps et les ressources nécessaires pour soutenir une communauté de pratique.
Il est important de s’assurer de posséder les ressources nécessaires pour soutenir une communauté de pratique. D’abord, avoir un facilitateur est essentiel. Notre expérience à Réseau CS ainsi que celle des informateurs clés indique qu’il faut compter un minimum de dix heures par semaine afin que le facilitateur puisse apporter un soutient solide à la communauté virtuelle. En terme de coût, la technologie varie énormément, certaines plateformes sont gratuites alors que d’autres peuvent être très dispendieuses. Pour environ 30 $ par mois, il est possible de trouver une plateforme possédant les fonctions de base nécessaires. Certains exemples de plateformes sont SocialGo, Ning, BuddyPress et Sharepoint. D’autres coûts à considérer sont ceux associés à l’organisation des évènements (téléconférences, webinaires, rencontres face-à-face). Afin que les membres géographiquement éloignés puissent être présents aux rencontres face-à-face, il peut aider d’offrir par exemple une bourse de voyage.

Conclusion 
Les communautés de pratique s’avèrent un outil important pour la collaboration intersectorielle et résolution de problèmes complexes en promotion de la santé. L’expérience de Réseau CS nous a démontré qu’une communauté de pratique requiert beaucoup de soutien afin de favoriser un environnement d’apprentissage qui stimule la collaboration et le partage. Bien que l’apprentissage individuel des membres d’une communauté de pratique a été démontré dans la littérature scientifique, comment cela se traduit en bienfait pour la santé et le bien-être des communautés n’est pas clair. Les scientifiques et praticiens sont encore en train d’identifier les facteurs qui mènent à des communautés de pratique dynamiques et engagées. Si vous avez des expériences ou des questions à partager, n’hésitez pas à nous les faire parvenir au blocnotes@nexussante.ca

Ressources

Communautés de pratique : une introduction par Etienne Wenger [Anglais seulement]
Trousse d’outils pour communautés de pratique - Centre for Disease Control (CDC) [Anglais seulement]
Technologies pour communautés de pratique en ligne [Anglais seulement]

References

(1)    Li, L. C., Grimshaw, J. M., Nielsen, C., Judd, M., Coyte, P. C., & Graham, I. D. (2009). Evolution of Wenger's concept of community of practice. Implementation Science, 4(1), 11. Retrieved from http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2654669/

(2)    Kilpatrick, S., Jones, T., & Barrett, M. (2003). Defining learning communities. Centre for Research and Learning in Regional Australia. Retrieved from http://olms1.cte.jhu.edu/olms/data/resource/6018/Defining%20Online%20Communities.pdf

(3)    Wenger, E., McDermott, R. A., & Snyder, W. (2002). Cultivating communities of practice: A guide to managing knowledge. Boston: Harvard Business Press.

(4)    Ranmuthugala, G., Plumb, J. J., Cunningham, F. C., Georgiou, A., Westbrook, J. I., & Braithwaite, J. (2011). How and why are communities of practice established in the healthcare sector? A systematic review of the literature. BMC health services research, 11(1), 273. Retrieved from http://www.biomedcentral.com/1472-6963/11/273/

(5)    Avila, M., Nallathambi, K., Richey, C., & Mwaikambo, L. (2011). Six years of lessons learned in monitoring and evaluating online discussion forums. Knowledge Management & E-Learning: An International Journal (KM&EL), 3(4), 621-643. Retrieved from http://www.kmel-journal.org/ojs/index.php/online-publication/article/viewFile/120/118

(6)    Gray, Bette. (2004). Informal Learning in an Online Community of Practice. Journal of Distance Education, 19 (1), 20-35. Retrieved from http://firgoa.usc.es/drupal/files/GRAY_article.pdf

(7)    Nowaczek, A.M., Lambraki, I., & Manske, S. (2010). Developmental Evaluation of PTCC’s LEARN Communities of Practice: Summary of Results. Propel Centre for Population Health ImpactTM, University of Waterloo: Waterloo, ON. Retrieved from https://www.ptcc-cfc.on.ca/common/pages/UserFile.aspx?fileId=104599

(8)    Neufeld, D., Fang, Y., & Wan, Z. (2013). Community of practice behaviors and individual learning outcomes. Group Decision and Negotiation, 22(4), 617-639. Retrieved from http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10726-012-9284-8

(9)    Ho, K., Jarvis‐Selinger, S., Norman, C. D., Li, L. C., Olatunbosun, T., Cressman, C., & Nguyen, A. (2010). Electronic communities of practice: guidelines from a project. Journal of Continuing Education in the Health Professions, 30(2), 139-143. Retrieved from http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/20564704

(10)    Farrell MM, La Porta M, Gallagher A, Vinson C, Bernal SB. Research to Reality: Moving Evidence Into Practice Through an Online Community of Practice. Prev Chronic Dis 2014;11:130272. Retrieved from http://www.cdc.gov/pcd/issues/2014/13_0272.htm

(11)    Anderson-Carpenter, K. D., Watson-Thompson, J., Jones, M., & Chaney, L. (2014). Using Communities of Practice to Support Implementation of Evidence-Based Prevention Strategies. Journal of Community Practice, 22(1-2), 176-188. Retrieved from http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2651208/

(12)    Mabery, M. J., Gibbs-Scharf, L., & Bara, D. (2013). Communities of practice foster collaboration across public health. Journal of Knowledge Management, 17(2), 226-236. Retrieved from http://www.emeraldinsight.com/journals.htm?articleid=17084698

(13)    Lambraki, I. & Neilson, C. (2013). Communities of Practice in Tobacco Control. [Powerpoint slides]. Retrieved from http://www.ktecop.ca/resource-library/presentations/communities-of-practice-in-tobacco-control/

(14)    Lai, W., Pratt, K., Anderson, M. & Stinger, J. (2006). Literature Review and Synthesis : Online Communities of Practice. Ministry of Education, New Zealand. Retrieved from http://www.educationcounts.govt.nz/__data/assets/pdf_file/0019/7480/lrs-online-com.pdf

(15)    Bertone, M. P., Meessen, B., Clarysse, G., Hercot, D., Kelley, A., Kafando, Y., ... & Witter, S. (2013). Assessing communities of practice in health policy: a conceptual framework as a first step towards empirical research. Health Research Policy and Systems, 11(39).

(16)    Lathlean, J., & Le May, A. (2002). Communities of practice: an opportunity for interagency working. Journal of Clinical Nursing, 11(3), 394-398.

(17)    Floding, M., & Swier, G. (2012). Legitimate Peripheral Participation: Entering A Community of Practice. Reflective Practice: Formation and Supervision in Ministry, 31.
 

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