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L'exogamie : trésor caché?

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Lors de sa plus récente conférence annuelle à Toronto, Meilleur départ présentait en pré-conférence, Bilinguisme et exogamie, Défis et stratégies pour la petite enfance. La complexité de cette thématique la rend à la fois très intéressante et pratiquement inépuisable. D'autant plus qu'elle revêt plusieurs facettes. On pense notamment à l'aspect socioculturel de la construction identitaire ou encore, aux nombreuses questions liées au développement du langage et de la parole. Et chacune des composantes étant liée intrinsèquement aux autres, on comprend vite que cela sous-tend les défis qui y sont liés. Demandez-le à n'importe quel parent qui vit la réalité d'un couple exogame et tout ceci vous sera validé illico! Néanmoins, malgré les enjeux évidents et bien réels que posent l'exogamie, tous s'entendent: c'est une réalité éminemment riche en nuances et en subtilités, tant langagières qu'identitaires. Et vivre en milieu exogame peut enrichir la vie d'un individu sur les plans tant culturel que physiologique (en effet, bonne nouvelle, notre cerveau bénéficierait même de l'apprentissage de plusieurs langues!). Le site Premiersmots.ca affirme même que, selon plusieurs études, croître et vivre en milieu familial exogame, « peut aider l’apprentissage du langage, de la lecture et de l’écriture. Les enfants qui sont exposés à deux langues connaissent plus de mots, sont plus à l’aise à jouer avec les sons et comprennent plus tôt les règles de grammaire. » Et lorsqu'on sait que, selon le Centre de ressources Meilleur départ:

•    les parents jouent un rôle crucial dans la conservation de la langue maternelle et,
•    que le nombre de familles où un parent est francophone et l'autre ne l'est pas, augmente sans cesse en Ontario (à preuve, la proportion d'enfants vivant au sein d'une famille exogame en Ontario est passé de 38% en 1971 à plus de 68% en 2011) et,
•    qu'un enfant dont le père, plutôt que la mère, a pour langue maternelle le français, n'a que 12% de chance de parler le français contre 32% et,
•    que, selon Statistique Canada, « une transmission incomplète de la langue maternelle française des parents aux enfants » est un des trois facteurs influençant l'évolution du français au pays,

on comprend pourquoi la situation retient l'attention. C'est pourquoi, toujours selon Meilleur départ, « il est important de mettre en place des mécanismes pour favoriser l'inclusion et la participation des conjoints. »

Madame Claire Thibideau* abonde dans le même sens. Elle était une des présentatrices de la pré-conférence Meilleur départ qui s'est penchée davantage sur l'exogamie, et plus particulièrement, sur ses aspects identitaire et culturel. Nous l'avons rencontré pour explorer avec elle les réalités auxquelles font face, au quotidien, tant de parents et d'intervenant.e.s en milieu scolaire et de service de garde.

Lorsqu'on parle d'exogamie (français-anglais), vous entendez quoi exactement? Sont-ils nombreux dans les écoles de langue françaises en Ontario?
Je précise d'abord deux choses: on parle d'une dynamique exogame plutôt que d'une situation ou d'une problématique exogame. Et ensuite, que c'est le couple qui est exogame, non pas le milieu ou la famille. Un couple exogame, c'est lorsqu'une personne parle une langue et la seconde, en parle une autre. Par le fait même, elles sont de cultures différentes. En matière d'éducation de langue française, on entend par là un couple où une personne parle, ou a déjà parlé, le français et l'autre parle une autre langue que le français - majoritairement, c'est l'anglais, mais de plus en plus, on remarque d'autres langues que l'anglais, notamment dans l'est ontarien. Les enfants issus de ces couples ont droit à une éducation de langue française et ils sont de plus en plus nombreux à faire leur entrée en milieu scolaire de langue française - 68% plus précisément. Ça fait longtemps qu'on ne parle plus d'une dynamique homogène dans nos écoles.

Pourquoi s'en soucie-t-on autant en Ontario français? Qu'est-ce qui est si préoccupant avec cette situation selon vous?
Nous sommes un des peuples fondateurs du pays, nous avons des droits linguistiques et finalement, nous avons un système scolaire qui se soucie de la transmission de la langue et de la culture parce que cela a un impact d'abord sur la réussite académique et aussi, sur la vitalité et la pérennité de la langue et de la culture françaises. On a tellement de familles qui se sont déjà anglicisées. Par le passé, on a perdu des générations entières de francophones à cause des lois qui nous opprimaient et qui nous empêchaient de parler et d'être éduqués dans notre langue. Encore aujourd'hui, tout n'est pas encore réglé. Les intervenants en milieu éducatif francophone (de plus en plus, on a prouvé que c'est au pré-scolaire que se joue le développement identitaire francophone)ont un rôle de passeur culturel** pour développer et bâtir cette vitalité chez nos petits enfants. Et ce, toujours, sans dénigrer et sans écraser les autres langues ou cultures. On peut être plus qu'une chose à la fois. On peut parler plus qu'une seule langue. L'important c'est que l'enfant se sente bien dans tous les milieux où il interagit. 

Mais comment ne pas se décourager en tant qu'intervenant, lorsque l'on constate que son travail n'est pas toujours appuyé à domicile?
Par le passé, on n'a pas suffisamment appuyé les parents. On pensait que tout se ferait à l'école. Désormais, on sait que nous avons besoin de les sensibiliser davantage aux bienfaits d'une éducation de langue française. Il faut en fait, saisir toutes les occasions pour les en informer. Et cela peut se faire de façon amusante et créative. L'élève aussi ne doit pas juste subir nos interventions en ce sens. Il doit les vivre, il doit y contribuer et même co-créer des activités en français. Le but ultime, c'est que la culture fasse partie intégrante de la programmation scolaire. Cela dit, il faut toujours se rappeler que vous êtes un passeur culturel qui peut, à tout moment, éveiller chez l'enfant un sentiment de fierté au niveau de la langue et de la culture à l'école. Comment? En lui faisant vivre des expériences sociales riches en français, tant en classe qu'à l'extérieur de la salle de classe, en s'assurant qu'il réussisse en français (pour accentuer le lien entre le français et le succès) et finalement, en développant ses compétences langagières à travers du jeu et de l'affectif (faire vivre de belles émotions fortes en français).

Qu'est-ce qui fonctionne le mieux selon vous alors?
Ce qui fonctionne le mieux, c'est lorsque le parent a compris l'importance de la langue et de la culture française et que cela ne se fera pas au dépens de sa propre culture si le parent n'est pas francophone. Aussi, qu'on l'accompagnera dans cette compréhension-là. En même temps, faire vivre à l'élève des expériences riches de réussite tant aux plans académique, culturel et communautaire. Çela, je l'ai vu mainte et mainte fois. Ça marche. Je dis toujours qu'il faut passer d'un « français de tête » à un « français de cœur » où l'enfant associe le français au plaisir, au jeu, aux expériences sociales.

Considérez-vous que l'exogamie soit l'ennemi de la pérennité de la langue française?
Non, pas du tout! C'est prouvé d'ailleurs que ce n'est pas l'exogamie qui est, en soi, le problème. C'est plutôt la dynamique langagière vécue au sein de la famille, qui est le défi, c'est-à-dire lorsque les parents (exogames anglais-français) choisissent de ne pas parler le français. Lorsque le couple a compris, que les deux langues sont parlées, et qu'on reconnaît les avantages d'avoir les deux langues, et que l'une ne vit pas au dépens de l'autre mais plutôt dans un respect mutuel, ça peut très bien fonctionner.
Apprendre deux langues c'est faisable dès la naissance, on le sait. Mais non seulement est-ce faisable, mais c'est souhaitable, tant pour la réussite académique de l'élève que pour son cheminement culturel. Comme le dit si bien le chercheur Rodrigue Landry, l'exogamie, c'est plutôt un trésor caché - je suis du même avis. L'exogamie, c'est un bilinguisme additif (où une langue seconde s'ajoute à la langue première) et c'est riche.

*Madame Thibideau a été dans sa vie professionnelle, tour à tour, enseignante, conseillère pédagogique, directrice d'école et directrice du service de la construction identitaire au sein d'un conseil scolaire. La moitié francophone d'un couple exogame, elle vit sa vie passionnément en français, et s'est fait un devoir avec son époux, de transmettre cette ferveur à ses trois enfants dont certains sont eux-mêmes aujourd'hui dans des couples exogames. Désormais à la retraite, elle est consultante en éducation et leadership. Elle se consacre notamment à de la formation portant sur l'éducation et l'exogamie. On peut la joindre par courriel.

**Le passeur culturel est quelqu'un qui accompagne la personne, l'élève, l'enfant ou l'adulte, dans la construction de son identité culturelle en créant des occasions signifiantes de découverte et d'expression de la culture francophone tout en étant ouvert sur les autres cultures. Par des interventions qui éveillent les sentiments d'appartenance, de compétence et d'autonomie, le passeur culturel encourage une démarche de réflexion sur le rapport à soi, le rapport à l'autre et le rapport à l'environnement. Source: www.passeurculturel.ca

LECTURES SUGGÉRÉES:

SUR LA QUESTION DE LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE ET DU BILINGUISME ADDITIF:

(FR) LE POTENTIEL CACHÉ DE L'EXOGAMIE, ÉTUDE CAPTIVANTE ET APPROFONDIE DU PROFIL DÉMOLINGUISTIQUE DES ENFANTS DES AYANTS DROIT FRANCOPHONES, DU CHERCHEUR ACADIEN RODRIGUE LANDRY, POUR LE COMPTE DE LA COMMISSION NATIONALE DES PARENTS FRANCOPHONES, 2003. LE CONCEPT DU BILINGUISME ADDITIF Y EST BIEN DÉVELOPPÉ.

(FR) LA TROUSSE DES ENFANTS EN ARTS, DE L'ASSOCIATION CANADIENNE D'ÉDUCATION DE LANGUE FRANÇAISE, MONTRE L'IMPORTANCE DU RÔLE DES INTERVENANTS DANS LE DÉVELOPPEMENT DE L'IDENTITÉ FRANCOPHONE DÈS UN TRÈS JEUNE ÂGE.

(FR) LA SÉRIE VOIR GRAND, NOTAMMENT VOIR GRAND PETIT À PETIT, UN GUIDE TRÈS POPULAIRE POUR LA PETITE ENFANCE, DISPONIBLE SUR COMMANDE SEULEMENT (POUR UNE MODIQUE SOMME) ET QUI OFFRE DE BONNES SUGGESTIONS, FACILEMENT RÉALISABLES, AUX PARENTS QUI VEULENT PRÉPARER LEUR ENFANT À L'ÉCOLE DE LANGUE FRANÇAISE. PRODUIT PAR LA FÉDÉRATION CANADIENNE DES ENSEIGNANTES ET ENSEIGNANTS, LE GUIDE PEUT AUSSI ÊTRE ACCOMPAGNÉE D'UNE TROUSSE D'ANIMATION. LA RESSOURCE EST SI POPULAIRE QU'ELLE A ÉTÉ DÉCLINÉE POUR D'AUTRES CLIENTÈLES CIBLES, NOTAMMENT LES PARENTS ET LES ADOS.

DONNÉES ISSUES DU RECENSEMENT DE 2011 CONCERANT LES FRANCOPHONES


Diapos des présentations de Claire Thibideau, Christine Vanderbyl et Roxane Bélanger lors de la conférence du Centre de ressources Meilleur départ 2014.


SUR L'APPRENTISSAGE D'UNE 2E LANGUE ET LES CAPACITÉS LANGAGIÈRES:

(FR) UNE RESSOURCE COMPLÈTE ET ACCESSIBLE INTITULÉE DEUXIÈME LANGUE, RÉALISÉ PAR L'ENCYCLOPÉDIE SUR LE DÉVELOPPEMENT DES JEUNES ENFANTS, UNE RESSOURCE DU Centre d’excellence sur le développement des jeunes enfants (CEDJE) et le Réseau stratégique de connaissances sur le développement des jeunes enfants (RSC-DJE).

(FR) BON TABLEAU RÉCAPITULATIF SUR L'APPRENTISSAGE D'UNE SECONDE LANGUE.
LES PROFESSIONNELS DE LA SANTÉ ONT RECOURS À DES RESSOURCES PLUS APPROFONDIES SUR LE MÊME SITE, DANS UNE AUTRE SECTION QUI LEUR EST DÉDIÉE.

(FR) EXCELLENTE RESSOURCE DE DÉPART ET D'APPOINT DU MINISTÈRE DES SERVICES À L'ENFANCE ET À LA JEUNESSE DE L'ONTARIO. À NOTER AUSSI, LA DISPONIBILITÉ DE RESSOURCES EN PLUS DE 15 LANGUES DIFFÉRENTES SUR LES HABILETÉS, LE DÉVELOPPEMENT DE LA PAROLE ET DU LANGAGE AINSI QUE SUR LE DÉVELOPPEMENT DES CAPACITÉS LANGAGIÈRES.