Les parents, premiers acteurs de la prévention

LA SANTÉ DE L'HOMME 398 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2008 | Pages 25-26 
  
dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? "
" Les parents, premiers acteurs de la prévention "

 Philippe Jeammet
Psychanalyste, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'université René Descartes-Paris 5.

 

Les parents sont en toute première ligne pour prévenir les consommations excessives de leurs enfants, rappelle Philippe Jeammet. Car, même s'ils disent le contraire, les jeunes attendent de leurs parents qu'ils assument cette responsabilité éducative. La véritable prévention se crée par la qualité des échanges entre l'enfant et sa famille
 
  Les parents sont les premiers acteurs potentiels de la prévention et ce, à double titre. Parce qu'ils sont les acteurs essentiels de l'établissement des liens primaires de confiance entre l'enfant et son environnement et, en miroir, de la confiance de l'enfant en lui-même. Lien de confiance fondateur de la qualité de l'attachement et notamment de sa dimension dite sécure. C'est l'intériorisation de celle-ci par l'enfant qui sert de support à la qualité du regard qu'il pose sur lui-même, à son estime de lui-même, à sa confiance en lui, en un mot à son narcissisme.

Ce soutien, par le regard parental, est nécessaire pendant tout le développement de l'enfant et de l'adolescent et même au-delà. Il le sera d'autant plus que cette base de confiance primaire et de sécurité interne sera plus fragile du fait des vulnérabilités conjuguées des fragilités tempéramentales de l'enfant et des aléas de ses liens relationnels précoces, de son éducation et des événements qui auront jalonné sa vie. Encore faut-il que les parents soient conscients de l'importance de leur rôle.

Or, ce soutien que constituent les adultes est devenu particulièrement fragile et peu sûr dans notre contexte actuel, où tout consensus éducatif a disparu et où l'autorité est souvent vécue comme un abus de pouvoir. De plus en plus de parents ne se sentent plus légitimes d'imposer une exigence éducative. C'est particulièrement le cas en ce qui concerne l'usage des drogues dites licites : le tabac, l'alcool. À cette disqualification de l'éducatif s'est substituée une survalorisation de l'écoute des enfants, certes indispensable, mais à condition qu'elle soit réciproque et que les adultes se sentent autorisés à être eux aussi écoutés. Mais qui peut désormais les autoriser, sinon eux-mêmes ? Au nom de quoi les parents d'aujourd'hui se sentiraient-ils justifiés à poser cette limite dont ont tant besoin nos adolescents et qui peut se formuler ainsi : " on ne s'abîme pas et on n'abîme pas les autres ; on se respecte et on respecte les autres " ? Mettre l'accent sur la responsabilisation des parents, c'est affirmer, à leurs yeux et à ceux de leurs enfants, la réalité de leur importance. C'est valider et soutenir l'action éducative des parents, c'est-à-dire en reconnaître la valeur et la nécessité. Pour se sentir autorisé à prendre une position ferme et tranquille, il faut savoir pourquoi on le fait et dans quel but.

Les parents doivent comprendre que l'enfant comme l'adolescent sont avant tout en attente de liens qui les nourrissent et les construisent. Ils sont dans une quête d'eux-mêmes qui passe par la rencontre avec les autres et dont
l'issue dépendra de la qualité de présence des adultes, de leur capacité à transmettre et du contenu qu'ils ont à transmettre. L'absence de réponse n'est pas la liberté, c'est l'abandon.

C'est l'attente des jeunes à l'égard des plus âgés qui confère à ceux-ci une responsabilité éducative et un rôle de modèle, quoi que puissent en dire ces jeunes et je dirais même surtout s'ils prétendent le contraire. L'opposition aux adultes et même leur rejet est la marque de la déception et, s'ils ont été déçus, c'est qu'ils avaient des attentes, et leur déception est à la mesure de celles-ci. L'attente est toujours là derrière la déception, mais il faudra que les adultes sachent persévérer dans leur position avant que les attentes des jeunes leur soient devenues tolérables et qu'ils puissent accepter d'écouter et d'être réceptifs aux propos des adultes.

Les parents et les adultes en général comprendront d'autant mieux l'importance d'être attentifs à leurs enfants et adolescents et de se sentir autorisés à poser des limites, qu'ils seront conscients que les troubles du comportement, telle la prise d'alcool, par leur caractère excessif, répétitif et potentiellement destructeur ne sont pas un choix pas plus que ne le sont les troubles mentaux de façon plus générale. Les troubles du comportement et les troubles mentaux proprement dits s'imposent au sujet et relèvent du registre de la destructivité. Leur point commun, outre leur caractère stéréotypé, c'est l'amputation d'une partie des potentialités de l'individu et son appauvrissement. C'est une contrainte qui s'impose pour des raisons émotionnelles liées à la peur et au sentiment de menace. Les désirs y sont finalement peu impliqués si ce n'est par leur caractère menaçant. Mais, en s'imposant au " Moi ", les troubles du comportement permettent à celui-ci de retrouver une identité (NDLR : dans le sens d'une appropriation) : " Mon comportement, comme mes émotions, comme mon caractère, c'est à moi. " Conviction d'autant plus forte que, par ses troubles, l'individu se différencie ainsi des autres, de ces autres dont il se sent dépendant. C'est un grand danger car, à défaut d'avoir choisi ces troubles et ces comportements, il peut être tenté de s'y enfermer et de s'affirmer ainsi dans sa différence.

Les parents seront d'autant plus convaincants qu'ils seront eux-mêmes plus convaincus de la nécessité et de la légitimité de poser ces limites. S'ils le font, ce n'est pas pour chercher à contraindre leurs enfants, à leur imposer des règles arbitraires et de simple convenance sociale, c'est parce que nos enfants sont trop précieux, trop importants pour s'abîmer d'une façon ou d'une autre. Que ce comportement va à l'encontre de ce qu'ils souhaitent vraiment ; qu'il est la réponse à leur déception. Mais ce n'est en aucun cas une raison pour devenir son propre bourreau. S'ils ont des choses à dire, de la colère à exprimer, des rancœurs accumulées, ils ont d'autres moyens de les exprimer que de s'abîmer.

Mais concrètement comment assurer cette vigilance et poser les limites ? La véritable prévention, nous l'avons dit, commence bien avant que la question ne se pose. Elle se crée par la qualité des échanges entre l'enfant et sa famille : confiance partagée qui s'appuie sur des règles et des limites clairement posées, évoluant avec l'âge, dont l'objectif, lui aussi clairement exprimé, est l'épanouissement des potentialités de l'enfant et le refus qu'il s'abîme ou qu'on l'abîme. Pas de diabolisation des conduites déviantes, mais saisir toutes les occasions d'en parler pour en montrer le caractère destructeur, triste, appauvrissant, subi plus que voulu, à la place de relations décevantes et de déceptions. Essayer que l'enfant participe activement à ce constat et puisse se faire une opinion sur ces comportements à propos d'autres que lui, ou d'un film, ou d'un incident à l'école ou ailleurs, avant qu'il ne soit lui-même concerné et donc immédiatement placé dans un rapport de force avec ses parents. Il me paraît important en particulier de bien comprendre que l'objectif essentiel est la qualité du développement du jeune et qu'en tant que parent on ne sera jamais d'accord ni complice avec le fait qu'il puisse s'abîmer et se priver d'un épanouissement souhaité parce qu'il est déçu ou a peur de ne pas l'atteindre. Et le fait pour les parents d'avoir été confrontés à des difficultés semblables ne doit pas rendre ces comportements destructeurs plus acceptables chez leur enfant. À partir de ce refus de toute complicité avec le fait que le jeune puisse s'abîmer et de la limite posée au comportement destructeur, s'ouvre l'espace du soin qui suppose que les parents passent la main aux soignants quels qu'ils soient, mais en restant les gardiens de l'obligation d'un abandon à terme du comportement destructeur par le jeune.

Pour en savoir davantage sur le dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? " visitez le site de L'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé
http://www.cfes.sante.fr/