La prévention du VIH/SIDA auprès des communautés francophones provenant des pays endémiques à Toronto

LA PRÉVENTION DU VIH/SIDA AUPRÈS DES COMMUNAUTÉS FRANCOPHONES PROVENANT DES PAYS ENDÉMIQUES - Afrique et Caraïbes
« SIDA pour SIDA : Ubuntu – Komipesa – Angajmant Kominoté - Engagement communautaire ». Une initiative du Centre francophone de Toronto

Par : Claude Isofa NKANGA BOKEMBYA
     Intervenant en santé communautaire et Coordonnateur VIH/SIDA

Dans la tradition (africaine) bantoue le terme ‘Ubuntu’ se réfère à l’esprit communautaire. En culture Xhosa sud-africaine, ‘Umuntu ngumuntu ngamuntu’ veut dire que je suis un être humain à travers et par d’autres personnes. Cela signifie que mon univers est intimement lié aux vôtres. C’est probablement l’aspect le plus important de la vie dans une planète aussi fortement connectée qu’est la nôtre. Nous sommes condamnés à vivre ensemble, dans le respect mutuel et demeurer interconnectés dans l’esprit.
Définition contextuelle
Depuis bientôt près de trois décennies, le monde mène une guerre sans merci au Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH) qui peut conduire au SIDA. Ce phénomène a bouleversé tant nos mœurs que nos habitudes ainsi que notre façon d’appréhender la vie. Il en appelle à une remise en question. L’expression « SIDA pour SIDA » découle d’une longue histoire de l’évolution d’un processus dynamique (en cours) dans la perception issue du concept SIDA, dans le cadre de la sensibilisation auprès des communautés (provenant) des pays endémiques et en termes de leur implication et/ou contribution (positive) dans la lutte contre le VIH/SIDA. Du statut de Syndrome Imaginaire pour Décourager les Amoureux, SIDA est dès lors identifié comme Syndrome d’Immuno-Déficience Acquise.
Aujourd’hui, face à la progression toujours alarmante du VIH/SIDA – particulièrement dans les pays endémiques – et ce en dépit des ressources mises en œuvre ainsi que du travail accompli dans la lutte contre ce fléau et surtout compte tenu des leçons tirées à ce jour, la communauté internationale lance un « Appel au leadership! afin de stopper le SIDA ». C’est ainsi que la Campagne Mondiale SIDA 2007 – 2008 invite les membres de communautés les plus affectées à devenir leaders de leur propre société, en influençant positivement leurs pairs, et tenter ainsi de ralentir la progression voire d’inverser la tendance actuelle du VIH/SIDA au sein de leurs communautés respectives. Car, selon la tradition africaine au sud du Sahara, ‘Ubuntu’ veut dire « une personne est une personne grâce aux autres personnes ». C’est une philosophie de responsabilité et de solidarité, de partage et d’engagement de la communauté dans la communauté, y compris  le cercle de la vie.
A l’instar de ‘Niya’en Afrique de l’Ouest ou de ‘Komipesa’ au cœur du continent noir, tous ces concepts ont inspiré à la conception de l’approche engagement communautaire, en créole ‘Angajmant Kominoté’. « SIDA pour SIDA. Ubuntu – Komipesa –  Engagement communautaire » est l’expression d’un leadership communicationnel susceptible d’engendrer au sein de la personne sensibilisée un sentiment de ‘Sécurité Immédiate par une Décision Appropriée’ en vue de ‘Sensibiliser les membres de sa communauté (rétroaction communautaire), Intervenir pour les impliquer (inciter) au processus de Droit  à l’égalité d’accès à l’information, aux services et la justice sociale (déterminants de la santé), afin de les amener à des Actions de prise en charge individuelle et collective de lutte contre le SIDA pour le bien-être communautaire (développement communautaire)’.
Problématique et profil démographique
Pourquoi s’engager dans le communautaire pour la prévention du VIH/SIDA ? Parce que le VIH/SIDA demeure encore aujourd’hui un problème majeur de société qui en appelle à un leadership fort, déterminé et surtout engagé, afin d’essayer d’inverser sa tendance actuelle. D’après l’ONUSIDA, « 4,3 millions de personnes ont contracté une infection à VIH en 2006 : le plus grand nombre jamais enregistré en une seule année ». Au Canada, depuis 1990, le nombre de nouveau cas d’infection au VIH par contact hétérosexuel a augmenté de façon constante : de 13% en 1993, il est passé à 43,7 % en 2003 selon Statistique Canada. Cette hausse est inquiétante, car elle s’observe dans la proportion de la population féminine âgée de 15 à 29 ans. Et cette proportion est celle des femmes qui sont actives sexuellement ayant des partenaires dont la plupart sont surtout ceux issus des pays où le VIH  est endémique et âgés de plus de 19 ans.
Parallèlement, cette hausse inquiétante coïncide avec une démographie galopante des populations immigrantes au Canada. En effet, les données recueillies dans le document « Projections de la population des groupes de minorités visibles des provinces et régions du Canada 2001-2017» signalent une forte croissance des effectifs de minorités visibles entre les recensements de 1996 et de 2001, passant au cours de cette période de 3,2 millions de personnes à 4,0 millions de personnes. Il s'agit d'une hausse de 24,6 % en cinq ans, soit bien davantage que la hausse de 1,3 % qu'a connue le reste de la population canadienne au cours de la même période. Le nombre d'Africains accueillis de façon permanente sur le territoire canadien a pratiquement doublé depuis 1998, passant de 14 500 à 27 600 personnes en 2004.

D’après Statistique Canada, « l’Ontario est la destination de plus de la moitié de nouveaux arrivants au Canada. Les trois quarts de la croissance démographique y observée en 2004 (11,5 pour mille) étaient attribuables à l'immigration internationale, ce qui a aussi pour conséquence d'accroître la diversité culturelle de sa population. Près de quatre immigrants sur cinq qui choisissent cette province s'établissent à Toronto. Depuis 2001, le taux de croissance moyen de la région métropolitaine de recensement de Toronto est le double du taux canadien ».

 La même source indique que « la composition ethnoculturelle de cette grande métropole se modifie progressivement, le nombre et la proportion de personnes appartenant à un groupe de minorités visibles étant à la hausse. Au sein de la population de minorités visibles au Canada, les groupes des Chinois et des Sud-Asiatiques comptaient les plus importants effectifs, avec respectivement 1,03 million et 917 000 personnes en 2001. Les Noirs venaient au troisième rang avec une population de 662 000 personnes. Cela signifie qu'environ le tiers des personnes de minorités visibles appartenaient à l'un ou l'autre de ces trois groupes lors du Recensement de 2001. Les personnes de minorités visibles pourraient représenter environ la moitié de la population de la région métropolitaine de recensement (de Toronto) en 2017 ». En réalité, les résultats récemment publiés du dernier recensement (2006) indiquent que les minorités visibles représentent actuellement 40% de la population totale du Grand Toronto.

L’on comprend dès lors que le visage ethnoculturel de Toronto change de façon draconienne, mais à un rythme plus rapide, sans cesse renouvelante et, pour faire face efficacement et de façon durable à la problématique du VIH/SIDA, nous sommes d’avis avec le Programme Commun des Nations-Unies (ONUSIDA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) que « ce n’est qu’en maitrisant l’épidémie (du VIH/SIDA) dans les groupes vulnérables que nous pourrons en briser la dynamique ».
Le but ultime de cette initiative est de  prévenir la propagation de l’infection du VIH au sein de la communauté francophone ethnoculturelle de Toronto, ayant comme préoccupation première l’augmentation de la perception personnelle du risque. Elle vise des personnes jeunes et adultes âgées de 19 à 39 ans indistinctement de leur statut matrimonial. Pour concevoir cette initiative, le Centre francophone de Toronto s’est inspiré de l’étude faite par Dr Remis et Mariki Fikre Merid de l’Université de Toronto, indiquant que les cas signalés et analysés de VIH/SIDA ont  montré que les personnes originaires des régions où le VIH est endémique représentaient une proportion croissante des cas en Ontario. Cette proportion est en hausse  surtout depuis 1995; les personnes originaires de ces régions représentaient 20 % des cas de SIDA en 2001 et 2002, tandis qu’avant 1996, elles représentaient  moins de 5 %. Les personnes atteintes sont âgées de moins de 45 ans au moment du diagnostic. Selon la même étude, « les personnes nées dans les pays d’Afrique subsaharienne représentaient un nombre croissant de cas de VIH/SIDA au cours des années plus récentes ». Il a été constaté que la majorité (53 %) d’enfants infectés, l’ont été par la transmission du VIH mère-enfant et qu’ils étaient en majorité nés de mères originaires des Caraïbes et/ou de l’Afrique subsaharienne.
La même source indique ce qui suit : Les statistiques mises à jour  à la fin de l’année 2002 montrent que 2630 personnes originaires des pays où le VIH est endémique et résidant en Ontario étaient infectées (1 370 de l’Afrique subsaharienne et 1 260 des Caraïbes). « Les personnes qui immigrent en Ontario provenant des régions où le VIH/SIDA est endémique constituent une composante importante de l’épidémie en Ontario, après les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes et les utilisateurs de drogues injectables (UDI). Bien que les taux globaux de prévalence du VIH chez les immigrants de ces régions puissent ne pas sembler substantiels, les taux sont environ 20 fois plus élevés que ceux au sein de la population hétérosexuelle n’utilisant pas de drogues injectables, en Ontario. »
De plus, l’étude souligne que: « (…) Les techniques de modélisation qui prévoyaient le nombre d’infections au VIH acquises au Canada ont révélé qu’il se pourrait qu’un taux considérable de transmission se présente une fois que la résidence a été établie dans ce pays, ce qui suggère qu’une proportion substantielle (20%– 60% selon le pays d’origine) des infections au VIH ne sont pas ‘ importées’(…) ».
Soucieux de répondre aux préoccupations posées par cette recherche, «Le groupe de travail sur le VIH endémique » a émis des recommandations en décembre 2003 dans  un document intitulé : «Stratégie pour résoudre  les problèmes liés au VIH/SIDA auxquels sont confrontées les personnes en Ontario originaires de pays où le VIH est endémique ». Le Centre francophone de Toronto a utilisé des informations, des connaissances et des expériences variées pour développer cette initiative : « SIDA : Ubuntu/Komipesa/Angajmant Kominoté/Engagement communautaire ». Nous nous sommes inspirés de cette stratégie en utilisant les éléments adaptables à la communauté visée. Nous avons, en outre, considéré diverses informations et leçons apprises lors des activités de notre projet SIDA en cours : « Quand la communauté se prend en mains » et des discussions avec les membres de la communauté cible lors des « Soupers Africains » ainsi que de nos diverses activités communautaires.
Il est vrai que les taux croissant d’infections par le VIH chez les personnes originaires des pays d’Afrique et des Caraïbes constituent une question urgente qui exige une attention immédiate: le Centre francophone de Toronto a prêté une oreille attentive à la prévention de la transmission du VIH au sein de la communauté qu’elle dessert. Et pour mener à bien sa campagne de sensibilisation pour un engagement communautaire durable, cette initiative a été conçue de façon à répondre aux besoins des participants et de la communauté toute entière : briser les mythes, tabous, préjugés et autres facteurs qui alimentent le VIH/SIDA favorisant ainsi sa propagation galopante au sein de notre communauté. L’implication des membres actifs de la communauté cible dès la conception du projet, leur engagement dans son exécution au travers d’un leadership qui influence positivement leurs pairs font partie de principales  recommandations issues des rencontres communautaires et groupes de discussion ouverte, ayant donné une orientation finale à ce projet : travailler avec le groupe de consultation et d’appui communautaire constitué des membres issus de sous-groupes spécifiques de la  communauté cible visée. Comment faire passer le message ?
Adaptation culturelle de la stratégie de communication de l’initiative
« En Afrique, chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brule ». Cette citation d’Amadou Hampâté Ba illustre à suffisance la portée didactique de la tradition orale  pour les communautés africaines et caribéennes. Par le conte, le mythe en passant par les proverbes et devinettes, les chants et danses, il y a un enseignement qui peut se faire, une valeur  que l’on peut inculquer. Les héros des contes mettent en évidence un système de valeur et incarnent, selon les cas, les vertus qui les mènent à la réussite sociale ou les défauts qui les conduisent à leur perte. De même, le griot accompagné de son instrumentation traditionnelle (tam-tam, adjeké, mbunda, lokolé, etc.), cet artiste danseur – compositeur – auteur représente le symbole visuel et garant de la tradition, qui se perpétue de génération en génération au travers de son message (chant, danse, scénette, etc.), souvent tiré ou inspiré des paroles et actions menées par les sages ou ainés du village. Nous nous proposons d’utiliser ces modèles et les adapter à nos activités, afin de mettre en valeur les comportements et attitudes qui mènent à la prévention du VIH/SIDA. A la lumière des leçons tirées de nos projets antérieurs, il est évident que nous devrions adapter culturellement nos modes de communication.
Dans l’approche de la problématique du VIH/SIDA, nous sommes tous, à un certain niveau, des enfants en processus d’apprentissage. Nous devrions offrir des modes de communication connus et déjà utilisés depuis des siècles par nos groupes cibles. Il s’agit de l’expression orale, visuelle et artistique. C’est ce qui attire plus d’attention ainsi qu’une plus grande adhésion populaire. Dans sa campagne nationale de marketing social sur le VIH/SIDA (PHAC’s National HIV/AIDS Social Marketing Campaign), l’Agence de Santé Publique du Canada préconise entre autres approches de communication pour les jeunes adultes : ‘Stories and facts from reputable sources’; ‘Live here for a day. Just look. Ask me. Don’t assume, don’t judge, don’t stereotype, ask me, because what I can say to you about my feelings is more productive than what any doctor can out of a textbook. Statistics don’t matter as much as the stories.’(sic)

Approche du développement de l’initiative
« Lorsqu’on cesse de se concentrer uniquement sur la manière dont se produit l’infection au VIH et que l’on se demande pourquoi – en examinant les multi-facteurs (émotionnel, culturel, sociopolitique, économique, environnemental, etc.) qui conduisent au VIH/SIDA – toute l’ampleur du problème devient évidente pour les communautés ethnoculturelles ». Notre approche de développement de cette initiative s’est inspirée des activités variées. Il s’agit notamment de : 
• Mise sur pied d'un comité consultatif
• Mise en place du groupe de consultation et d’appui (soutien) communautaire composé de bénévoles et autres personnalités communautaires
• Consolidation des partenariats avec des organismes francophones et anglophones
• Session d’orientation et d’information des personnes ressources
• Tenue des groupes de discussion ouverte, de partage d’opinions et de création par les pairs
• Tenue des rencontres de sensibilisation communautaire
• Production d’un vidéo-clip artistique et de témoignages
• Développement d’un guide d’animateur
• Tenue des vidéo-forums
• Activités conférences pour souligner la Journée mondiale SIDA 2008, le mois de l’histoire des noirs et la semaine de la Francophonie 2009.
Un groupe de personnes ressources composé des bénévoles et artistes déjà impliqués et disponibles seront préparés et prêts pour des actions communautaires durables. De plus, d’autres personnes formées et sélectionnées deviendront pairs éducateurs. Ensemble, ils vont former une équipe de « champions francophones du SIDA ».

La perception personnelle du risque au VIH/SIDA sera mieux appréhendée par l’engagement et l’intérêt suscités ou manifestés lors des rencontres de sensibilisation communautaire, résultant d’une initiative intégrée et commune de partage, de créativité et de production ainsi que de la collaboration entre les membres de la population cible représentés par les Champions francophones du SIDA, les organismes communautaires et autres partenaires.

Cette initiative, entièrement modelée par les membres de la communauté pour la communauté, découle du partenariat actif ente le Centre francophone et les divers groupes de soutien communautaire au travers de son estimable clientèle. Elle vient de bénéficier d’un financement d’une année (2008-2009) de Santé Canada/PACS sous la forme du Projet SIDA : Ubuntu/Komipesa/Angajmant kominoté/Engagement communautaire.

Maintenant que nous savons ce qu’il faut faire, il faut agir. Et cela ne peut mieux se faire qu’ensemble, un leadership communautaire dans un monde touché par le VIH/SIDA. Voulez-vous vous y  impliquer ? Veuillez communiquer avec nous au 416-203-1220 poste 222 ou par courriel mailto:claude@centrefranco.org..