Soins de santé chez les personnes stigmatisées
Article rédigé par Simon Komon,
Collaborateur du Bloc-Notes
Dans un pays comme le Canada où la dualité linguistique et culturelle fut à la base de sa création et que la diversité culturelle fait partie intégrante de son évolution, la prestation des services essentiels, tels que les services de l’éducation, de la santé et du bien-être social, peut présenter des défis importants. Dans le domaine de la santé par exemple, ces défis s’avèrent parfois difficiles à relever surtout lorsqu’il s’agit de questions reliées à l’accès aux services de soins surtout lorsqu’on parle de facteurs tels que la langue ou bien la culture. D’ailleurs, Sarah H. Bowen (1), mentionne son rapport « Barrières linguistiques dans l’accès aux soins de santé », que des facteurs tels que «la répartition géographique de la population, le manque de fournisseurs de soins de santé spécialisés ou le manque d’interprètes, et les différences culturelles» peuvent influencer grandement la prestation des services et les soins qui sont offerts à la population.
Les différences culturelles constituent un handicap major dans la prestation des services de santé si l’on désire qu’ils soient offerts le plus équitablement possible à tous les Canadiens. Il est bien connu que la culture comporte des éléments hautement sensibles tels que les valeurs, les croyances, les attitudes, les modes de communication (verbale et non verbale), propres à un groupe ethnique ou culturel donné. Les professionnels de la santé doivent donc tenir compte de ces valeurs dans leur pratique.
«Si les fournisseurs de soins de santé ne sont pas compétents en matière de différences culturelles, cela peut limiter l’accès de leurs clients à des soins de santé optimaux. En d’autres termes, un fournisseur de soins compétent doit posséder une combinaison de compétences, de connaissances, d’attitudes et de jugement dans le but d’obtenir un résultat positif en matière de soins de santé. »
(Source : Barrières linguistiques dans l’accès aux soins de santé - www.hc-sc.gc.ca/hppb/soinsdesante/pubs/circumstance/partie4/doc1.html)
Comme vous pouvez le constater, la compétence culturelle joue un rôle fondamental dans les soins de santé, en raison de l’importance de la communication entre ceux qui fournissent les soins de santé et ceux qui les reçoivent.
«Pour pouvoir recevoir un traitement adéquat de la plus grande qualité, il est nécessaire que les clients de tous les contextes culturels et de tous les profils linguistiques soient capables de communiquer leurs besoins individuels, dans leur contexte particulier, aux fournisseurs de soins de santé. Lorsque l’information est communiqué avec succès par le client et comprise par le fournisseur de soins, il est beaucoup plus probable que le client ait accès aux soins nécessaires et qu’il en bénéficie. »
(Source : idem)
Dans le domaine comme le VIH / sida, par exemple, le stigmate et la discrimination sont d'importantes barrières à la prévention efficace de cette maladie et aux soins offerts. La peur de la discrimination peut empêcher certaines personnes atteintes de s'informer, de se faire traiter, de demander du soutien ou de divulguer qu'ils sont atteints du VIH. La stigmatisation et la discrimination contribuent généralement au rejet et à l'isolement des personnes vivant avec le VIH et ont un impact négatif quant aux efforts de prévention. Le manque de sensibilité culturelle au niveau des fournisseurs des soins de santé nourrit l’exclusion sociale, c’est-à-dire si l’on prend le même exemple, un groupe culturel ou une personne ethno-culturelle fait face à une double barrières : être stigmatisée pour son appartenance culturelle mais aussi à cause de sa maladie. Dans ce cas, la compétence culturelle joue donc un rôle indispensable dans la communication entre le professionnel et la personne qui requiert des soins.
Dans un article intitulé «Le sida ou la maladie d’exclusion sociale», paru dans le journal CANORA, vol. 5, no. 21, Toronto (Ontario) en juillet 1999, Simon Komon (2) souligne que... «Depuis l’apparition des cas du sida au début des années 1980, suivis de l’isolation du VIH par le professeur Montagnier, les principales victimes de l’exclusion sociale sont les homosexuels, les toxicomanes, les membres des communautés haïtiennes et africaines. Certains professionnels qui donnent des soins de santé aux clients appartebabt à ces groupes font ce qu’on appelle (en philosophie) « prendre la partie pour le tout »`. Par exemple, certains intervenants croient que les taux élevés de l’infection au VIH chez les hétérosexuels africains ou haïtiens sont dûs au fait qu’ils ne prennent pas de moyens nécessaires pour se protéger contre le VIH parce qu’ils croient que le virus est attribué à la sorcelerie ou au voodoo ».
Donc faire des généralisations basées sur des croyances, c’est aussi faire preuve d’ignorance. Les intervenants psychosociaux qui ne font pas de distinction entre leurs malades et les groupes ethniques de ces derniers ont une connaissance limitée de leurs facteurs culturels. Ils jugent leurs clients en s’appuyant sur des idées préconçues. Cela ne peut qu’empêcher toute possibilité de communication positive entre eux qui fournissent les soins de santé et leurs patients. Voyons ce qu’en dit S. Komon, dans son article cité précédemment :
Les fournisseurs de soins de santé« jouent un rôle d’avant-gardiste dans la prévention et le traitement de l’infection par le VIH. Et qui dit prévention suppose la connaissance du ou des groupes cibles. Or en voyant l’ethnie plutôt que le malade, un intervenant psychosocial se met dans une situation où il lui est impossible de d’entrer en relation de confiance avec son client.C’est pourtant cette relation de confiance qui devra amener le client à se révéler réellement, ce qui permettra à l’intervenant de mieux évaluer la vie de son client sous l’angle psychologique, médical, familial, social et professionnel. Ainsi, il pourra lui fournir des soins appropriés…»
Sarah H. Bowen mentionne également que la compétence culturelle comme «la prestation de soins de santé qui répondent efficacement aux besoins des patients et de leurs familles, car ils tiennent compte du contexte racial, culturel, linguistique, éducatif et socio-économique au sein de la communauté. » Selon elle, la compétence culturelle comporte quatre éléments:
- La conscience de soi et son système personnel de valeurs;
- La compréhension de la culture et de sa place dans un environnement de soins de santé;
- La sensibilité envers les problèmes culturels de chaque client individuel;
- La compréhension et la capacité d’utiliser des méthodes particulières pour traiter des problèmes culturels.
Un autre chercheur connu dans le domaine des compétences culturelles, le Dr Ralph Masi, médecin de famille de Toronto et aussi président fondateur de la Coalition santé multiculturelle, renchérit en disant que «dans le cadre du contexte du pluralisme culturel qui caractérise la société canadienne, il est nécessaire de disposer d’établissements de soins de santé culturellement compétents afin d’assurer l’égalité d’accès à une population culturellement diversifiée. La prévention des iniquités dans la prestation des soins de santé exige d’assumer la responsabilité consistant à fournir plus de ressources à ceux qui en ont le plus besoin ainsi que d’ adopter des modèles de prestation différents et plus appropriés pour ceux qui ont de la difficulté à accéder aux services actuels.»
Quant à Mme McCleary, clinicienne-chercheure en soins infirmiers à l’Hôpital pour enfants de l’Est de l’Ontario (HEEO), présente de nombreux obstacles qui sont rapportés dans le rapport sur les Barrières linguistiques :
- Le racisme, le manque de compréhension culturelle;
- Les limites liées à l’alphabétisation et à la connaissance de la langue des utilisateurs de services;
- La sensibilisation du personnel et la formation;
- L’insuffisance de l’expérience clinique / recherche, de la connaissance de la recherche et de la diffusion de la recherche;
- Les enjeux dans l’évaluation des résultats qualitatifs et les résultats pour les membres de familles multiples;
- Le manque de volonté organisationnelle pour la mise en place de soins de santé multiculturels fondés sur l’expérience clinique;
- Les restrictions de temps et de ressources financières.
Ces obstacles sont une preuve que le système canadien de santé comporte des lacunes et mérite des améliorations. Bien que la Loi canadienne sur la santé réglemente les soins de santé au pays pour tous, cependant le Comité fédéral-provincial-territorial sur la santé de la population reconnaît qu’il «semble exister des barrières linguistiques et culturelles tendances en ce qui a trait à la prestation ou à l’utilisation des services dans certaines circonstances.».
Devant cette situation, plusieurs pistes de solutions doivent être explorées : d’abord, il est important que les fournisseurs de soins de santé élaborent des politiques, procédures et pratiques qui reflètent clairement l’importance de la compétence culturelle dans les soins de santé. Quant aux gouvernements, il leur incombe de soutenir la mise en place des programmes multiculturels entrepris par des fournisseurs de soins en leur apportant des fonds nécessaires.
Pour terminer mon article, je voudrais également mentionner le rôle des institutions de formation des professionnels dans le domaine de la santé au niveau des concepts et stratégies que doivent développer leurs étudiants afin qu’ils soient aptes à mieux intervenir auprès de groupes stigmatisés. Ces institutions devraient élaborer des programmes de formation adaptés à la réalité canadienne et ce, en se basant sur des éléments de théories d’une stratégie du développement d’une compétence culturelle tel que le modèle «Campinha-Bacote – the process of Cultural Competence in the Delivery of Health Care Services, 1998-2002» qui propose une stratégie du développement des compétences culturelles qui contient les éléments de base suivants :
- le désir culturel, ou de vouloir s’engager dans un processus de développement de sa compétence culturelle;
- la conscience culturelle en élucidant des épisodes problèmes émanant de la pratique, l’étudiant pourra alors développer sa conscience culturelle et la compréhension de sa propre culture;
- la connaissance culturelle ou acquérir le plus d’informations sur les dimensions socio-culturelles qui influencent les soins et la santé;
- les habiletés culturelles concernant les capacités de l’infirmière à recueillir des données qui tiennent compte des éléments culturels du patient, de sa famille, et de sa communauté d’appartenance en vue d’offrir des soins et services adaptés culturellement;
- les rencontres culturelles où l’étudiant cherche à interagir directement avec des personnes de diverses origines culturelles et ethniques.
Voici quelques articles sur le développement des compétences culturelles dans les soins de santé :
L’action intersectorielle pour une approche en santé mentale des immigrants - http://www.acsmmontreal.qc.ca/publications/equilibre/smimmigrants.html
La formation interculturelle en éducation - http://www.usherbrooke.ca/fatep/etudes/formation/shr/articles/form_inter.htm
Intervention en contexte pluriethnique : Bilan des activités en périnatalité - http://www.santepub-mtl.qc.ca/Publication/synthese/rapv1n4.pdf
26 janvier 2005 de 19h à 21h30 - Table ronde sur l’iImmigration et reconstitution de la vie familiale et communautaire. Pour en savoir plus sur l’Institut Interculturel de Montréal et ses activités de formation, vous pouvez téléphoner au (514) 288-7229 ou envoyer un courriel à info@iim.qc.ca.
