Historicité du discours des jeunes gais et lesbiennes francophones en milieu minoritaire
Marcel Grimard
Institut d’études pédagogiques de l’Ontario
Université de Toronto
Depuis quarante ans, la société canadienne connaît des transformations sociales, économiques, démographiques et législatives importantes. Les notions identitaires se sont modifiées, remettant ainsi en question comment les individus se mettent en discours. Ces modifications identitaires sont issues de la dialectique des savoirs/pouvoirs du complexe médico-scientifique et du complexe juridico-légal, ce qui se constate sur le plan législatif (Foucault, 1990). Un ensemble de mesures ont modernisé les critères de participation à la citoyenneté canadienne. Deux périodes se démarquent pendant lesquelles le gouvernement fédéral est intervenu pour construire l’identité nationale et, par ricochet, celle des individus.
Au cours de la première période, qui s’étend de 1968 à 1973, quatre lois sont adoptées par le parlement fédéral. En 1968, le gouvernement Trudeau présente la loi sur le divorce et la loi omnibus qui, en plus d’introduire des amendements à la loi sur l’immigration, décriminalise les actes sexuels entre adultes de même sexe ainsi que l’accès à l’avortement (Radio-Canada, 2001). Puis en 1969, la loi sur les langues officielles fait du français une des deux langues d’usage de l’État fédéral. Par la suite, le gouvernement fédéral dévoile sa politique sur le multiculturalisme.
Puis, de 1980 à 1982, le gouvernement fédéral propose, avec le rapatriement de la constitution, d’y inclure une Charte des droits et libertés, qui a permis aux individus de contester les institutions, les lois et ultimement la société canadienne. L’individu devient sujet et acteur, permettant l’émergence d’un discours identitaire centré sur l’individu, un discours du moi (Foucault, 1990).
À la suite des interventions étatiques sur l’identité des citoyens canadiens, est-il possible de cerner chez les jeunes gais et lesbiennes francophones en milieu minoritaire des transformations dans le discours identitaire durant ces deux périodes? En d’autres termes, existe-t-il une historicité du discours? Peut-on faire une distinction entre le discours du centre et celui de la périphérie, c’est-à-dire entre ceux qui possèdent les ressources symboliques et matérielles pour influencer le discours de la communauté et ceux qui sont marginalisés et minorisés? Y a-t-il eu des méga-discours construisant une jonction identitaire (âge, langue et sexualité)?
Le cadre conceptuel et méthodologique
Le cadre méthodologique de l’étude est basé sur le projet de recherche « Prise de parole[i] » qui avait pour objectif d’étudier la construction identitaire en Acadie et en Ontario français. Plus de 400 entrevues semi-dirigées ont été réalisées, dont 36 entrevues avec des gais, des lesbiennes et des personnes bisexuelles. L’âge des participants variait entre 23 et 57 ans.
Pour établir une analyse de la jonction sexualité-langue-âge, il est nécessaire d’utiliser plusieurs cadres théoriques. Ainsi, les travaux de Michel Foucault (1990) ont mis en évidence une historicité du discours sur la sexualité. Foucault a déterminé qu’il existe des régimes de contrôles sociaux qui visent à contenir les individus qui dévient de la norme. Foucault reconnaît les processus de contrôle à partir d’investissements sociaux massifs dans des domaines de savoir, avec des producteurs de savoir qui construisent des vérités scientifiques dans le but d’établir un bio-pouvoir sur les personnes.
Inspirée par les travaux de Foucault, Rubin (1993) distingue trois espaces sexuels : la norme, les individus contestant cette norme et les sexualités marginales. Dans la norme, la sexualité se définit par le couple se composant d’un homme et d’une femme, marié, monogame avec des enfants. Le couple hétérosexuel est encouragé par la société qui lui attribue des privilèges fiscaux et sociaux. Les couples hors du cadre du mariage et les couples de même sexe contestent la norme hétérosexuelle et les privilèges associés. Les récentes modifications et jugements de la Cour suprême ont réduit l’écart entre ces deux groupes, avec pour conséquence un durcissement social, légal et criminel envers les individus du troisième groupe.
Ce troisième groupe, qui réunit les personnes aux pratiques sexuelles marginales, est représenté par les individus qui pratiquent des activités sexuelles illégales et criminelles, telles que la prostitution, la pédophilie, la pédérastie. Ce dernier groupe subit une constante persécution sociale, légale, juridique et médicale, persécution qui vise la mise à l’écart de ces individus, soit l’enfermement dans un centre de détention ou un hôpital psychiatrique.
À ce sujet, les travaux de Sedgwick (1993) ont porté sur la construction de l’hétérosexualité et de l’homosexualité afin de déconstruire l’hétérocentrisme et montrer comment il se maintient et se reproduit. Pour les auteurs cités précédement ainsi que pour le chercheur britanique Giddens (1991,1992), le centre se définit comme suit : homme de race blanche, de la classe moyenne et supérieure, d’âge moyen, hétérosexuel, marié avec des enfants, de culture anglo-saxone, en santé et mobile tandis que la périphérie correspond aux autres (les femmes, les jeunes, les personnes à la retraite, les groupes défavorisés, les Queers, les groupes des minorités visibles, les personnes vivant avec un ou des handicaps, etc.).
À ce sujet, Bourdieu (1998) s’est attardé à la langue comme outil de la lutte pour l’appropriation des ressources symboliques et matérielles de l’État par le centre. Il a démontré comment le centre maintient sa domination symbolique sur la périphérie et comment il se reproduit. Ainsi, il montre comment l’école et les biens culturels jouent un rôle clé dans la reproduction sociale et culturelle de la classe au pouvoir.
L’ensemble de ces outils théoriques permet d’analyser plusieurs identités à la fois, ce qui permet une analyse d’une jonction identitaire. Dans le cas qui nous intéresse, la jonction sexualité-âge-langue nous permet de constater que l’identité n’est ni fixe ni immuable.
Trois périodes discursives sur la problématique gaie et lesbienne et sur la francophonie
Pour faire une historicité du discours sur la jeunesse chez les gais et lesbiennes francophones en milieu minoritaire, il est nécessaire d’identifier les groupes générationels dans le corpus et ainsi identifier des thématiques communes. Toutefois, l’historicité de la jonction sexualité-langue-génération n’ayant pas été identifiée auparavant, il est nécéssaire de décortiquer les marqueurs identitaires pour ainsi identifier ces périodes discursives.
Kinsman dans The Regulation of Desire (1996) identifie que la question gaie et lesbienne au Canada comporte une série d’époques historique. Ainsi pour la période 1939 à 1996, il identifie quatre périodes : l’homosexualité comme menace sociale, la lutte pour des changements législatifs, la communauté gaie et lesbienne en voie de libération et les signaux de danger.
Sur l’identité linguistique, Monica Heller (2001) a identifié l’existence de trois périodes discursives qui influencent comment la communauté francophone se met en discours. La première période discursive qu’elle nomme le discours traditionel se caractérise par sa référence explicite aux besoins de maintenir les pratiques de reproduction sociale de la culture et de la langue française. Ce discours tend à soutenir une certaine résignation face à la marginalisation économique et politique de la communauté canadienne-française comme prix à payer pour assurer la survie de la langue. Vivre en français est associé à la vie de famille, tandis que l’anglais est associé aux succès financier. Le discours traditionel reconnait le besoin de s’accomoder au groupe linguistique dominant ce qui se fait à travers les élites. Le deuxième discours celui de la modernité prend ses origines dans la montée du nationalisme québécois. Ce discours cible sont intervention sur le rôle de l’État pour créer une environnement où le capital linguistique des francophones peut être reconnus à l’intérieur des structures étatiques. Le troisième discours celui de la globalisation est encore en cours d’immergence et est une conséquence directe du succès du discours précédent. L’argument principal de se discours est l’utilisation de la Nation comme point d’ancrage vers le succès politique et économique. La différence entre le discours précédent est la commercialisation de la langue et de la culture où les aspects ethniques et le sentiment d’une communauté homogène sont purgés pour maintenir seulement les aspects folkloriques.
En m’inspirant de Kinsman et de Heller, j’en arrive à définir trois périodes discursives qui combinent la jonction identitaire sexualité-langue-génération : résistance, normalisation et banalisation.
Discours de la résistance (avant 1968)
Avant 1968, comme l’a décrit Heller (2001), le discours dominant dans la communauté francophone est largement contrôlé par l’Église catholique. Ce discours tend à percevoir comme des menaces l’autre, la communauté anglophone et les processus de modernisation de la société tels que l’urbanisation, l’exode des campagnes et des jeunes, etc. (Grimard, 2001). D’autre part, à la même époque, les gais et lesbiennes s’organisent une culture « underground »pour éviter la répression policière, légale et médicale. (Kinsman, 1996).
Pour les jeunes gais et lesbiennes occupant une position au centre, ce discours prend sa signification dans l’engagement politique ou la production culturelle comme que définit par Bourdieu (Van Heacht, 1990). Comme l’indique Paul-François Sylvestre (1999) dans un essai publié dans Écrire gai :
Si j’étais né francophone et hétérosexuel à Québec, c’est-à-dire en faisant partie de la majorité, je ne me serais probablement pas lancé dans l’écriture. En effet, le fait d’être membre à la fois d’une minorité linguistique et d’une minorité sexuelle me semble avoir été le moteur de mon activité littéraire (p. 124).
Dans l’extrait suivant, Marc-Antoine (dans la cinquantaine) reconnaît l’importance des
pressions qu’il a reçues, puisqu’il est issu du centre, pour reproduire les comportements
attendus :
Extrait 1
Marc-Antoine : Donc en 10e 11e 12e là c’était vraiment euh suivre les cours et tout ça puis j’étais pensionnaire et je descendais chez moi pour Noël
N : Hmm
Marc-Antoine : et je revenais au mois de juin mais c’est vraiment à une fois rendu en x première que j’ai euh Raynald Sans Chagrain qui travaillait à l’OFO (organisation franco-ontarienne) j’pense que ça s’appelait encore OFO et qui organisait l’X d’une conférence consultation de la jeunesse franco-ontarienne qui allait avoir lieu à North Bay/ une centaine de jeunes de toutes les coins il disait on cherche des jeunes du comté de XX tu viens de là pourquoi ce que tu acceptes pas de venir pis tout ça pis j’ai dit ok
Marc-Antoine est de la petite-bourgoisie canadienne-française, sa mère est enseignante et son père est petit propriétaire foncier. De plus, il travaille pour une importante manufacture comme contremaître. Ses parents l’inscrivent dans une école privée où il sera pensionnaire et où il acquerra une culture classique sous les hospices des Frères des écoles chrétiennes. Dans ce contexte, Marc-Antoine est rapidement identifié comme un potentiel défenseur de la langue et il est ainsi recruté pour participer aux luttes linguistiques de l’époque .
En ce qui concerne l’orientation sexuelle, ayant intériorisé les valeurs homophobes du discours catholique envers les minorités sexuelles (Kinsman 1996, Higgins, 1999), les jeunes gais et lesbiennes de cette période introjettent ce discours de répression qui va parfois jusqu’au déni de cette identité. Plusieurs de nos participants ont raconté avoir réprimer à cette époque leur désir homosexuel. Comme le montre le témoignage suivant :
Extrait 2
(extrait à mettre)
Pour les jeunes gais et lesbiennes du centre se référant à leur jeunesse dans les années 1960, le discours de la résistance signifie d’une part reprendre le flambeau de la lutte pour les droits linguistiques et d’autre part accèder à la culture gaie « underground » au risque de subir la répression des autorités.
Quant aux individus de la périphérie, leur discours s’ouvre peu sur la question linguistique et la question gaie et lesbienne. Le discours discours traditionel est plutôt axé vers l’importance de la famille francophone et les valeurs chrétiennes.
Cependant pour quelques individus de la périphérie, le discours se transforme pour exprimer la peur et le désarroi devant la violence faite aux personnes gaies et lesbiennes. Julie raconte qu’elle fut témoin de plusieurs actes de violence contre un jeune gai à son école de rang, ce qui la marqua au point de n’avoir jamais voulu faire sa sortie du placard :
Extrait 3
Julie (dans la quarantaine): t’as plus que tes parents c’est toute c’est toute l’environnement là qui compte si on a des salles paroissiale pis euh j’me souviens d’un incident qui s’était passé à propos d’un jeune qui était gai/ puis en plus de ça a failli dégénérer en tuerie donc /les gens de la campagne y a beaucoup de jeunes qui boivent aussi han ? Disons que t’es dans un milieu souvent que qui dans surtout dans certaines familles/ chez nous on a pas eu ça mais dans certaines familles là/ les gens avaient cette tendance là donc si y avait que’que chose d’inusité qu’que chose de différent pouvait arriver qui était/ qui était/ vraiment différent de de leurs de leurs concepts là qu’est-ce qu’i’faisaient d’une d’un euh disons là que ça pouvait être sérieux.
Julie exprime ici comment la norme sociale de l’époque reposait sur l’homogéinité du groupe et comment ceux déviant de la norme étaient sujets à la violence du groupe, ceci étant corrobé dans l’étude de Maynard (Kinsman, 1996) sur la violence dans la communauté gaie en milieu urbain et populaire en Ontario.
Discours de la normalisation (1968-1982)
Le discours normalisation est fortement inluencé par le discours modernisant tel que l’a décrit Heller (2001), celui-ce se caractérise par l’intervention étatique dans l’aménagement linguistique du pays par l’adoption de mesures législatives et par le financement d’institutions faisant la promotion de la langue et de la culture minoritaire. Par ailleurs, le gouvernement fédéral met en place des moyens juridiques qui permettent à la communauté francophone de contester en justice leurs droits constitutionnels. En ce qui concerne les gais et lesbiennes, l’adoption du bill Omnibus permet l’éclosion d’une culture et d’une communauté bien à eux (Kinsman, 1996). La communauté gaie et lesbienne s’organise pour revendiquer ces droits.
Plusieurs gais et lesbienne du centre s’impliquent dans les différents dossiers de la communauté francophone. La possibilité d’utiliser leur capital linguistique à travers l’action politique leur donne accès à des privilèges sociaux, politiques et économiques. Toutefois, la plupart utilise le non-dit dans leur vie publique pour cacher leur l’homosexualité de peur de perdre leur accès aux privilèges et au pouvoir du centre. Ils choississent de vivre une vie en parallèle dans la communauté gaie et lesbienne anglo-dominante.
Extrait 4
Gisèle (dans la trentaine): bien y’a des dossiers légaux des dossiers par rapport à la famille dossier de reproduction des dossiers / d’accès au discours/ tout (simplement) et un nombre énorme de lesbiennes qui ont toujours été impliquées dans la communauté francophone de l’Ontario mais JAMAIS à titre de lesbienne/ y’ont toujours été impliquées à d’autres titres de francophone/
Le discours de la normalisation tient compte de la réalité de l’époque, s’il est possible de vivre son homosexualité dans sa vie privée, il en va autrement dans sa vie publique où il existe encore dans certains milieux une répression du désir homosexuel. Ainsi, les participants développe des stratégies discursives et sociales pour cacher leur orientation sexuelle. Dans le premier extrait, la stratégie consiste à utiliser l’implicite.
Ce type de discours met en évidence qu’il existe un prix à payer à s’afficher ouvertement homosexuel celui-ci étant de perdre les différents privilèges du centre francophone, toutefois pour vivre son homosexualité le participant doit accepter d’occuper une place à la périphérie dans la communauté gaie et lesbienne anglo-dominante.
Les gais et lesbiennes francophones de la périphérie continuent de vivre des formes de violence en raison de leur homosexualité, la différence avec la période précédente est la possibilité de quitter la communauté francophone pour se joindre à la communauté gaie et lesbienne anglo-dominante pour trouver là une solidarité et un sentiment d’appartenance. Certains participants ont mentionné qu’ils avaient choisi de quitter leur village et la communauté francophone pour cette raison. Comme le montre l’extrait suivant :
Extrait 5
(extrait à mettre)
L’analyse de mes données permet de déduire qu’il existe quatre stratégies discursives qui visent à résoudre les problèmes associés à l’appartenance à plusieurs groupes. Ces stratégies peuvent être utilisées seules ou conjointement par les participants : briser le ou les tabous, contester le centre, faire le silence et utiliser l’implicite ou le non-dit. Les participants issus du centre semblent plus enclin à utiliser la stratégie de l’implicite, tandis que ceux à la périphérie utilisent le silence et briser le tabou.
Discours de la banalisation (1982 à nos jours)
Le discours de la banalisation se construit en deux temps. Le premier temps se situe après l’adoption de la charte des droits de la personne et les jugements de la cour suprême qui assurent une protection légale contre la discrimination envers la communauté gaie et lesbienne. Le contexte juridique favorise une lutte juridique qui donne graduellement aux gais et lesbiennes les mêmes droits que les hétérosexuels. La question gaie et lesbienne se retrouve dans les médias et tend à changer les perceptions sociales envers les homosexuels. Pour les gais et les lesbiennes, la protection juridique offerte par la charte leur permet d’affirmer leur orientation sexuelle publiquement, d’où une banalisation de la sortie du placard par eux. Le deuxième temps se situe au début des années quatre-vingt-dix avec la crise des finances publiques où le discours globalisant prend de plus en plus de place dans la communauté francophone. Heller (2001) décrit que le désinvestissement de l’État dans les institutions francophones provoque une remise en question de leur rôle mais surtout de leur survie. Plusieurs organismes vont graduellement s’orienter vers une mise en marché de la langue et de la culture francophone ce qui se traduit dans certains cas par une commodification de la langue pour s’ajuster à la nouvelle économie.
Dans l’extrait suivant, Murielle pour qui faire sa sortie du placard est devenu une action banale, puisqu’elle écrit pour un public lesbien se retrouve en situation de conflit discursif avec un organisme de promotion culturel ayant un discours modernisant :
Extrait 6
Murielle (la vingtaine) : bien je suis complètement/ exilé d’un activité culturelle franco-ontarienne /em parce que qu’il y a deux ans je crois ou trois ans ils avaient omis un mot dans ma biographie puis c’était le mot lesbienne et/ je j’ai rouspété puis ça fait une grosse histoire/ et tout le monde était mécontent /mais/ils ont/e ils n’ont pas bougé là-dessus mais c’était évident je veux dire ils ont laissé le mot séfarade là-dedans ils ont laissé d’autres mots mais le mot lesbienne c’est le mot clé qu’ils ont décidé de d’éliminer/ em
Dans la situation de Murielle, l’activité culturelle, en question, vise à promouvoir la production littéraire franco-ontarienne. Murielle perçoit ces différentes identités comme uniques, authentiques, lui donnant une crédibilité pour ces différents lecteurs. Ces identités sont des outils potentiels pour vendre son livre. L’omission de lesbienne dans sa biographie est d’une part un rejet social de son orientation sexuelle et d’autre part un frein pour commercialiser la littérature lesbienne au près des lesbiennes francophones.
Cette banalisation a deux conséquences, d’une part la reconnaissance de la communauté gaie dans le publique en général, malgré que certains préjugés sont maintenus, et d’autre part une commercialisation de la culture et de la communauté gaie et lesbienne qui s’accompagne d’un processus de segmentation du marché par intérêt sexuel : SM, Bears, Dyke, Circuit boy, etc. (Signorile, 1998). Il peut devenir difficile pour un jeune gai ou une jeune lesbienne de s’intégrer dans la communauté, d’apprendre les codes sociaux liés à ces différents segments de marché, comme le mentionne Julien :
Extrait 7
Julien (jeune vingtaine): j’ai pas sorti souvent jusqu’à présent que t’sais j’veux dire/ c’est peut-être juste une idée que je me fais t’sais comme/ je trouve que/ certains bars ¼t’sais dans le fond c’est quasiment des markets/ t’sais là c’est comme ça te regarde de la tête aux pieds pis that’s it t’sais su tu fais pas l’affaire
Pour cette période, il est difficile d’établir le positionnement des participants en raison de leur âge à l’intérieur de la tension centre-périphérie puisque la plupart sont en ascension sociale.
Conclusion
Le corpus relativement petit suggère l’existence d’une historicité du discours identitaire chez les jeunes gais et lesbiennes en milieu minoritaire, que celle-ci semble se composer de trois discours sur la jonction âge-langue-sexualité, soit les discours de la résistance, de la normalisation et de la banalisation. Dans le premier cas, le discours identitaire chez les personnes du centre repose sur l’objectif de la reproduction sociale et culturelle où l’identité sexuelle est niée, tandis que pour la périphérie le discours sur la langue est mitigé et plus centré sur les conditions de vie et la famille, et raconte la violence faite aux gaies et lesbiennes. Le second discours, celui de la normalisation, se caractérise par l’adoption dans la communauté francophone d’un discours modernisant qui repose sur le rôle de l’État dans l’aménagement linguistique du pays. Pour les gais et lesbiennes, l’adoption du bill Omnibus permet la création d’une communauté gaie et lesbienne. Cependant, les gais et les lesbiennes francophones du centre doivent maintenir une double vie pour maintenir leur accès aux privilèges sociaux, politiques et économiques, tandis que ceux de la périphérie continue de vivre la violence de l’hétérosexisme de la communauté francophone, peuvent choisir de la quitter pour s’intégrer dans la communauté gaie et lesbienne anglo-dominante pour recevoir solidarité protection. Finalement, le troisième discours, soit celui de la banalisation, se définit par la protection juridique des gais et lesbiennes et leur désir d’affirmer leur orientation ainsi qu’une commercialisation de la culture et de la communauté. La communauté francophone quant elle subie la crise des finances publiques et doit se redéfinir ce qu’elle fait en développant un nouveau discours soit celui de la globalisation.
La présente réflexion m’amène à penser qu’il serait également possible d’étudier la question des gais et lesbiennes francophones en milieu minoritaire à travers d’autres jonctions identitaires, par exemple; langue-race-orientation sexuelle,ou langue-religion-orientation sexuelle.
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NOTE
1. Le projet « prise de parole » est financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Chercheurs principaux : Normand Labrie et Monica Heller, Université de Toronto; Jürgen Erfurt, Johann-Goethe Universität, Frankfurt am Main; collaboratrices : Annette Boudreau et Lise Dubois, Université de Moncton. Il est aussi financé par Transcoop : la fondation académique américano-allemande (chercheurs principaux : Jürgen Erfut, Monica Heller et Normand Labrie) et l’AUPELF-UREF (chercheurs principaux : Patrice Brasseur et Claudine Moïse, Université de la région d’Avignon et du Vaucluse, et Rada Tirvassen, Institut mauricien de l’éducation).
http://www.francoqueer.ca/discours.htm
